Kilomètres 2502, Norvège
3 h 15, je suis réveillé et, me connaissant, en ce jour de tunnel du Cap Nord… et de passage au Cap Nord, je ne vais pas me rendormir.

Je saute dans mes baskets et me voilà, comme hier, à lutter contre le vent. Je ne savais pas que le vélo et la voile avaient autant de points communs.

Je remonte la côte à bâbord amure, j’empanne, j’enchaîne au près avec comme repère l’océan qui moutonne grave, des rafales à plus de 35 km/h… qui menacent de me faire tomber à plusieurs reprises, comme hier.
J’entends déjà Marcel me dire qu’il ne comprend toujours pas pourquoi je m’inflige tout ça. Je ne le cherche pas… c’est juste un fait de voyage. Tu connais ça !

Mais quel bonheur… quel bonheur d’avoir pour moi seul, cette route qui conduit au tunnel du Cap Nord et d’avancer avec cette lumière qui me fait répéter inlassablement, à chaque tour de pédale :
« Que c’est beau, que c’est beau, que c’est beau ! »
Les larmes me montent aux yeux devant cet océan embrasé par le soleil. Un fine bruine scintille devant moi comme autant de poussière d’étoiles.

Je traverse un arc-en-ciel. Je devrais m’arrêter, me couvrir. Inutile, le soleil et le vent effacent ce que la pluie dépose.

Je ne suis plus sur Terre… mais où suis-je en fait ?

Un camaïeu de gris sombre donne à la côte des airs lunaires. Des ocres prennent des reflets marsiens. Je flotte le long de cette côte, « privatisée » comme j’aime à le dire.

Je m’arrête tous les 10 mètres pour capturer, encore et encore, ce paysage féerique. Je me peux me déscotcher de l’océan, de cette côte aux reflets changeants, de ce relief augmenté, dans le calme absolu du petit matin.
Pas un bus, pas une moto… juste le vent et moi.
Pourquoi suis-je tombé du lit ? Pour tout ça.
Pourquoi suis-je ici, maintenant ? Pour tout ça.
Même si le vent se déchaîne, j’avance, déterminé à rouler seul sous l’impressionnant tunnel du Cap Nord, qui m’avale en une bouchée. 2 km de descente à 9 % puis 5 km d’une longue remontée… à 9 %.
Je laisse Honningswåg sur ma droite pour affronter ce qui est pour moi une vraie épreuve : 300 mètres de dénivelé en moins de 6 km, avec là encore des rampes à plus de 9 %. Ils aiment bien ça dans le coin, apparemment.

Je pédale, je pédale… puis de guerre lasse, une nouvelle fois face au vent qui se renforce, je mets pied à terre.
J’arrive à Hyte Camp peu avant 11 heures… beaucoup trop tôt pour le check-in. Me voilà donc reparti vers Skarsvåg, un village de de pêcheurs à 3 kilomètres de là.
Je commence à avoir vraiment faim, après tous ces efforts matinaux.
Premier restaurant, bonne pioche. Un couple de retraités des forces aériennes norvégiennes fait revivre, de belle manière, la maison du grand-père.

Cuisine familiale, ambiance amicale… comme si je déjeunais chez des amis de toujours.
Étonnante sensation, accélération du temps due au froid, à la faim, à l’éloignement… mais surtout à la simplicité de ce couple qui a vécu loin, longtemps, et qui aujourd’hui veut transmettre ses recettes, sa culture, son pays.
Le jour le plus long ne s’appellerait pas ainsi s’il se terminait maintenant…
Je fais une pause au camp avant d’enfourcher à nouveau ma monture, direction Cap Nord. C’est reparti pour un montée de 12 km. Que dis-je, un « mur » à 9 %, le troisième de la journée… et celui qui m’achève.
Plus de jus, même sans les sacoches qui sont restées au camp. Ce qui ne semblait qu’une longue rampe se transforme en une succession de montagnes russes, qui achève de m’achever.

23 heures, j’organise l’anniversaire de Rémi, ce cycliste avec qui je partage la route depuis quelques jours.

Un anniversaire un peu particulier, le sien 70, le mien 60.

Mais le jour le plus long ne s’appellerait pas le jour le plus long s’il se terminait maintenant…
Me voilà reparti pour 12 km. Vous vous souvenez les montagnes russes bien casse-pattes…
1 h 30, retour au camp.
Je vais vraiment savourer ma journée de repos demain.
Enfin repos, c’est vite dit. Au programme : lessive, rangement, préparation de l’itinéraire pour la semaine à venir…

Épilogue…
le repos appelle le repos, j’ai réservé sur l’Hurtigruten pour une journée en mer, jusqu’à Tromsø. Roue libre on avait dit !
Du coup dans 3 jours je devrais déjà être au Lofoten, « le casse du siècle » pour un escargot.
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