
« Roue libre en Scandinavie », un voyage sans itininéraire prédéfini, juste l’envie de prendre 3 mois pour parcourir le Danemark, la Suède, la Finlande et la Norvège à la vitesse de l’escargot.
1 – Partir… roue libre en Scandinavie
Ce matin, je me hâte lentement, comme pour faire durer ce moment qui m’est familier, gravir le Puy de Dôme, pour que mes cuisses puissent répondre présent à la demande quand j’aurai enfourché les cerceaux de la liberté.

Faire, une dernière fois, le plein d’air connu avant de replonger vers l’inconnu.
Mon rêve, parcourir la Scandinavie à l’allure de l’escargot, sans aucun autre objectif que celui de goûter l’instant présent « en roue libre ».
Fuir l’incertitude subie, me plonger dans l’inconnu choisi.
Égoïste ?
Essentiel !
Je me suis un temps posé la question de la pertinence d’un tel voyage quand le monde est en guerre, quand les bombes et les drones remplacent la pluie dans de nombreux pays.
Remonte alors en moi l’encouragement de nombre d’entre vous…
« Tu es nos jambes, nos yeux et nos oreilles ! »
Alors oui, une fois de plus, je vous emmène. Cette fois ce sera, en roue libre en Scandinavie, loin du tumulte du monde.
Lever le nez du guidon, une respiration vitale !
Alain Prost, champion de Formule 1, disait qu’il faut être lent dans ses gestes pour aller vite sur la piste.
Et si adopter l’allure de l’escargot était la plus sûre manière de survivre sur ce manège qui s’emballe, ce monde qui tourne trop vite et de moins en moins rond.

Ce matin, en montant une dernière fois sur le sommet auvergnat, les genêts en fleurs me font une haie d’honneur.
Un coucou frappe les trois coups. Il est rejoint par un orchestre symphonique. Merles, moineaux et hirondelles, me saluent à l’unisson et me souhaitent une bonne route.
L’aventure peut commencer.
Mon corps est raide. J’ai mal partout. Genoux, tendon d’Achille… tous me préviennent de les ménager, si je veux arriver à bon port. Je reconnais ces symptômes au premier coup d’œil. Stress protecteur.
Tout est empaqueté. Comme lors de chaque départ, je range ma vie comme si je ne devais jamais revenir.
Ce soir, je me hâte lentement vers le bus qui me déposera, dans trente heures, aux portes de la Scandinavie.
Éloge de la lenteur, épreuve surhumaine pour un contrôlant compulsif.

2 – Abdulai citoyen du monde
Kilomètre 0, France

Trois heures du matin, mon deuxième bus pour la Scandinavie a une heure de retard… pour le moment.
Sur le parking de la gare routière de Gerland certains « comatent » à même le sol, d’autres se font gentiment arnaquer par des faux chauffeurs Uber qui démarchent tous azimut. Ils n’acceptent que le cash, mais t’accompagne gentiment vers le distributeur le plus proche.
« C’est la misère ce soir, que des jeunes », me dit l’un d’eux.
Le gardien de nuit de la station service d’à côté arrondi ses fins de mois en proposant des boissons fraîches aux échoués de la route.
Tout ce petit monde reconstitué, cette cours des miracles, est tiraillé entre impatience et fatalité.
Arrive à ma rencontre un jeune Guinéen, qui semble plus perdu que moi. Petit, fluet, élégamment habillé, des yeux rieurs. Il semble avoir quinze ans à peine, mais ses grandes lunettes teintées, lui donnent un air de… grand.
Abdulai cherche son son bus pour Hambourg, le même que le mien. Il part retrouver sa famille pour fêter l’Aïd. L’occasion de recomposer une famille « éclatée façon puzzle » entre la France, l’Allemagne et les États-Unis.
Dans sa famille proche, parents, frères, sœurs, plus personne ne vit plus en Guinée konakry.
Son père, habite en Allemagne, il a pu faire venir légalement son épouse et un frère d’Abdulai.
Sa soeur, qui a bénéficié du tirage au sort de la Carte verte, a fait entrer aux États-Unis, sa fille et le petit frère d’Abdulai.
Pratiquement toute la famille est entrée légalement dans son pays d’adoption.
Abdulai, lui, a voulu faire un peu comme ses copains, il a quitté, la Guinée après deux ans de fac. Ils ont fait le choix de l’immigration illégale.
« C’est plus rapide, tu mets moins d’un mois pour remonter le Mali et l’Algérie, arriver au Maroc puis prendre un bateau gonflable pour l’Espagne, c’est super simple. Ensuite tu fais les dossiers et tu as les papiers, voilà ! »
Abdulai regrette amèrement son empressement, il me dit juste, pudiquement, qu’il s’est vu mourir durant la traversée maritime.
Je suis troublé. Il a débarqué sur la côte où j’ai marché au départ de Gibraltarau Cap Nord en 2022, peut-être près de là où j’avais vu des pierres récemment déplacées, encore humides. Là où j’avais senti un prèsence (1).
« Je déconseille la traversée à tous mes amis, c’est vraiment trop risqué. Légalement c’est mieux, même si c’est plus long.
La partie terrestre, c’était bien organisé, il y a des gars à moto qui nous approvisionnent en eau et en nourriture, directement dans le désert. C’est simple, c’est politique. C’est tout politique. »
Toutes les deux phrases il a cette même réplique, « c’est politique, tout est politique », comme pour esquiver ce qu’il peine à comprendre.
« C’est surtout mafieux ? » Dis-je.
« Oui c’est vrai, tu as raison.
Ensuite, je suis arrivé en Allemagne, mais j’ai eu du mal avec la langue, alors je suis allé en France car j’avais appris le français à l’ecole. J’ai pu faire un CAP de mécanique auto, j’ai un CDI, un logement, je paie mes taxes. Je demande pas plus, une vie tranquille.
Enfin un peu plus… je me suis marié l’été dernier en Guinée. J’ai fait le dossier pour que ma femme me rejoigne légalement. C’est mieux !
Le dossier est fait. Ils sont venu voir mon logement, vérifier mes fiches de paie, mon casier judiciaire vierge, tout ça, tout ça. Maintenant, c’est le préfet qui doit décider. »

Toutes les cinq minutes, nous interrompons notre conversation car il est appelé par la terre entière… son épouse en Guinée, sa sœur qui va avoir du retard, son frère en Allemagne qui lui demande où il en est, ses cousins… .
Abdulai est un citoyen du monde, il n’a pas de frontière, il est chez lui partout. Il n’a jamais de problème, tout est simple… en fait.
« Et tu n’as pas envie de retourner un jour vivre en Guinée ? »
« Peut-être qu’un jour j’y retournerai pour ouvrir un garage. Mais il n’y a pas de sécurité en ce moment et puis ceux qui sont restés, ils sont jaloux. Ils imaginent qu’on est riche. Si je retourne m’installer j’aurai des problèmes de sécurité, des gens peuvent m’attaquer. »
À son tour il me pose des questions. Il est intrigué par cette grande housse noire que je tire sur ma valise à roulettes.
« Tu es musicien ? »
« Non c’est un vélo, je pars faire le tour de la Scandinavie. »
« Ah… t’es un touriste » !
Fou rire général…
(1) Vous pouvez retrouver ce passage dans « Le voyage interieur » Cimetière d’épaves, cimetière tout court.
3 – Heureux comme un cycliste au Danemark
Kilomètre 233, Danemark
Dans tous les pays il y a des expressions comme…
« Glücklich wie Gott in Frankreich » ; « Happy as a fish in the water »…
J’en ai trouvé une qui colle vraiment bien au Danemark.
« Heureux comme un cycliste au Danemark »

C’est vrai que c’est très agréable de pédaler dans un pays où le cycliste est placé tout en haut de la « chaîne alimentaire ».

Agréable aussi traverser une ville, totalement en site propre et de sentir des automobilistes vraiment attentifs aux vélos.
Comme ils sont tous cyclistes ici, forcément, ils s’identifient plus facilement.
Côté paysage, je suis moins heureux. La traversée du Jutland, péninsule principale du Danemark, est franchement rébarbative. Pour vous donner une idée, c’est un peu la Beauce et le Bocage Normand mais à l’infini.

Mon GPS me dégote des chemins de terre très roulants, des petites routes sur lesquelles je suis seul. Parfois, c’est vrai, je suis obligé d’emprunter quelques départementales ou nationales. Dans ce cas, même si le bruit des camions est un peu pénible, la piste cyclable longe toujours la route à une distance respectable. Deux flux qui ne se croisent que très rarement. Au Danemark, les infrastructures sont pensées pour le vélo, depuis des décennies.
7 h 00. En ce matin du troisième jour, je prends mon petit déjeuner, un lyophilisé, Riz Thaï poulet, sur une vraie table… et ça change tout.

Depuis le début de ce voyage, je trouve que le bivouac a un côté déshumanisant. Je vis à même le sol, au mieux je suis assis dans la tente. J’avoue que le bivouac me pèse… pour le moment, alors que j’ai rêvé ces retrouvailles.

C’est sans doute parce que je n’ai pas encore acquis l’automatisme qui me fera tout ranger en un claquement de doigts et placer chaque élément de ce foutoir bien à sa place dans sa sacoche. Vie rangée, repos de l’âme !

Même en « roue libre », j’ai dû organiser le début du voyage et pour réussir mon enchaînement de bâteaux vers Helsinki, je dois augmenter la cadence.
Près de cent kilomètres m’attendent aujourd’hui. C’est beaucoup pour moi, beaucoup trop, même si l’étape est assez plate, j’affronte un fort vent de face depuis le départ. En fait, dès que je suis fatigué, je pense que le vent vient de face… et j’ai souvent l’impression d’un vent de face… en ce moment.
Tranquillement installé devant mon café, j’ai soudainement une furieuse envie d’un bon lit, une petite carotte pour faire passer cette grosse étape.
Sitôt dit, sitôt fait, je réserve un gite à la ferme, avec cuisine. Une bonne douche après trois jours de vélo, ce ne sera pas du luxe. Hâte de cuisiner.

4 – Non mais tu as quel âge ?!
Kilomètre 429, Danemark
Non mais tu as quel âge ?!
C’est exactement ce que je me suis dit ce matin en essayant de sortir de mon duvet… puis de ma niche. Ce magnifique Shelter, avec sa petite porte coulissante, est vraiment bas de plafond. Un peu comme moi, m’entêtant à repartir inlassablement à “l’aventure”… à soixante ans.

L’âge est un état d’esprit. C’est dans la tête, disent nombre de nos penseurs. Ceux-là ne sont peut-être jamais sortis de Saint-Germain-des-Prés. Ils n’ont sans doute pas trop de mal à se déplier d’une banquette du Café de Flore.
Bon, je taquine… Toujours est-il que, depuis quelque temps, pour la première fois, je sens bien que l’âge n’est pas que dans la tête.
Et si notre corps était notre meilleur allié pour vieillir serein ? Il nous prévient. Il nous retient.
Et si repartir n’était qu’un moyen de rester dans le déni du temps qui passe ?

Pourtant, hier encore, au MacDo, j’étais un ado, entouré de petites familles danoises “bien comme il faut”.
Est-ce que je pars pour monter dans une machine à remonter le temps ?

Allez… s’il te plaît, encore un tour de manège !
Et si l’esprit et le corps, mes deux inséparables larrons, ceux-là mêmes qui jadis faisaient la foire et me poussaient à toutes les extrémités, avaient décidé cette fois de m’emmener ailleurs ?
Vers des aventures plus humaines ?
C’était bien, l’idée de “roue libre”. Mais force est de constater qu’au terme de cette première semaine menée tambour battant, il n’y a que le mur physique pour me rappeler que je ne suis pas encore entré dans cet âge du “on a le temps”, du “ça attendra demain”. Take it easy…
Conditionné par une vie de suractivité que l’on se fabrique parfois soi-même pour tromper son stress ou son ennui, notre paquebot intérieur a emmagasiné une telle inertie qu’il continue d’avancer, même quand plus rien ne l’y oblige.
Roue libre, oui… mais à la vitesse de l’escargot.
Et si ça commençait maintenant ?

5 – Émotions Suèdoises
Kilomètre 584, Suède
Hier sur le bateau qui m’amenait du Danemark en Suède, j’ai fait la connaissance de Gaëtan, un cycliste parti de France pour rallier le Cap Nord. Gaëtan est passionné de tout, voiles, cyclisme, course à pied… . Il me vantait les mérites de son appli méteo favorite, que l’on appelera vent.com… pour ne pas avoir de problèmes.

« Elle marche à tous les coups. La pluie c’est pour dans deux jours, pas avant » me dit-il.
Une fois de plus j’ai eu la faiblesse de croire une prévision météo et me voilà ce matin au départ de Göteborg emmitouflé comme un cosmonaute, sous une pluie battante.

Je suis bien le seul à la trouver battante. La plupart des Suédois, dans les starting-blocks pour partir au boulot, sont en bras de chemise, cheveux aux vents qui dégoulinent.
Il ne faut pas croire qu’ils aient des pouvoirs surnaturels, juste quelque chose qui tient du flegme de nos amis Britanniques, souvent logés à la même enseigne en matière de pluviométrie.
Ce matin Göteborg est une fourmilière surexcitée et les travaux qui perturbent les flux de circulation, ça et là, n’arrangent rien. Ils exaspérent même les plus calmes qui en viennent à griller « discrètement » les feux, dans un « pas vu pas pris » que je ne leur connaissais pas. En plus de tout ça, je gêne avec mon gros vélo pataud, mal à l’aise dans ce grand prix de F1 de Monaco… et on me le fait comprendre. Je n’ai pas les codes.
Même avec un bon GPS et après une bonne nuit réparatrice, je ne pas suis en osmose avec les fourmis et pour tout dire, passablement stressé.
Je m’extraie, non sans mal, du centre et me voilà enfin dans une banlieue résidentielle plus calme. je souffle alors qu’une pluie fine et froide me glace.
Encore une fois ces traits ne glacent que moi. Au jardin d’enfants, les petites têtes blondes jouent à la balançoire. Les plus solitaires sautent dans des flaques. Quand je dis têtes blondes, c’est qu’aucun n’a de capuche ou de bonnet malgré la pluie qui redouble.
Au détour d’une piste cyclable je tombe sur Cinq garçons qui jouent au foot en short et en t-shirt. « Il est où le problème, il est où…? »
Les premiers champs me sautent dans les bras, j’enchaîne de courtes côtes et de belles descentes. Je suis tellement silencieux sur mon fidèle destrier que j’effraie un Élan qui me coupe la route. Je pile, ça passe. Ouf ! Je n’aurais pas fait le poids face à 900 kg de muscles.
Vous noterez l’absence de photo d’illustration de la matinée. J’ai beau chercher, je n’en trouve pas. Le stress quoi.
Au loin, je reconnais la forteresse de Fästninsgholmen, je suis passé exactement là, il a 3 ans lors de mon chemin vers le Cap Nord.

13 degrés au thermomètre, deux couples en bras de chemise contemplent le colosse de granit en dégustant des glaces sous un parasol transformé en parapluie pour l’occasion.
Et oui, en même temps, si on ne mange pas de glace en été on les écoule quand les stocks ?
Je poursuis mon chemin, une journée classique en Suède ?
6 – Reprendre la main sur l’algorithme
Kilomètre 646, Suède
La lecture de cartes est une de mes qualités et de mes passions, depuis ma plus tendre enfance, le sens de l’orientation, une boussole interne presque infaillible.
D’un simple coup d’oeil je transpose la carte sur le territoire, sentant LE ENDROIT où ça passe en beauté.
Avec les années mon sens de l’orientation s’est passablement émoussé. À trop suivre aveuglément le GPS, dans la vie de tous les jours et en voyage, je me suis littéralement déboussolé, décérébré.
Et depuis le début de ce voyage, j’ai passé un cap, confondant « roue libre » et paresse intelectuelle.
Comme dans des domaines toujours plus nombreux, j’ai confié mon voyage à un algorithme, celui d’un GPS à qui, au fil des années, j’ai fait de plus en plus confiance, à qui au fil du temps j’ai cédé mes exigences.
Depuis une semaine, je passe à côté de merveilles, trainant souvent mes pneus sur des routes sans âmes, les yeux rivés sur les quelques centimètres carrés de mon smartphone, moi qui promettait de « lever le nez du guidon ».

Ce matin j’arrive dans le petit village de Flo, épuisé comme depuis quelques jours par un voyage, par une activité cycliste, qui me consomme plus d’energie qu’il ne m’en donne.
Je ne voyage pas, je déplace 85 kg de barbaque sur 10 kg de caoutchouc et d’acier. Je cours lentement mais sûrement à ma perte.
Bref, dans ce petit village, je fais la connaissance d’un couple de cyclotouristes français enchantés par leur chemin du matin. Ils me montrent non loin de là un imposant plateau émergeant de la plaine. Un beau massif planté d’immenses sapins, bordé de belles falaises granitiques, le tout ressemblant à un gros gâteau bien appétissant.

De mon côté, je peste de rouler sur ces voies dites cyclables, en tout cas étiquetées comme tel par les autorités Suédoises et sur lesquelles voitures et camions me font vivre un enfer.
Comment j’ai pu laisser passer une si belle route forestière. Le monsieur me donne un cours, il trace lui même son chemin sur un fond de carte numérique, sans algorithme, à l’ancienne.
J’ai honte ! Je me revois dans le bureau du proviseur me prenant un avoinée pour travail bâclé.
Point de réprimande ce matin, pas même une réprobation, juste le témoignage d’un couple de retraités qui prend le temps… deux fois plus que moi pour rallier Göteborg à Stockholm.
Les vrais « roue libre » ce sont eux.
Dès demain je reprends la main sur l’algorithme, dès demain je voyage.

Je suis parti pour trois mois, un peu dans le déni de ce qui m’attendait, « à l’arrache », j’ai bourré mes sacoches de fatras en oubliant l’essentiel :
Un voyage, une vie, ça se trame, comme un roman.
7 – Les chemins de traverse
Kilomètre 882, Suède
J’ai troqué le casque pour la casquette et ça change tout. Il flotte un air de Juillet 36 sur ce voyage. L’insouciance des premiers congés payés… à bicyclette, comme le chantait Yves Montand. Il manque juste Fernand, Paulette, Francis et Sébastien.
Depuis 2 jours, j’ai pris un nouveau rythme, je suis sorti des grands axes pour me perdre dans les chemins de traverse.

Ce n’est pas plus long mais c’est vraiment plus beau, surtout à la vitesse de l’escargot.
Et si sortir des voies tracées était la meilleure manière d’atteindre sa destination ?
Désormais, je prends le temps de programmer l’étape du jour, le lieu du bivouac ou le gîte.
Mon GPS comprend vite, mais il faut lui expliquer longtemps. Patiemment j’amende sa proposition en apposant mes points de passage sur sa carte.

Quittant les grands axes tracés bien droit, me voilà dans une autre dimension, un voyage spatio temporel s’ouvre à moi. Sur ces petites routes de campagne, je pourrais voir sortir Marie Ingalls de sa petite maison.

Ce matin, assis sur un tas de cailloux, j’écris. Je comprends enfin ce que je suis venu faire ici. Je goûte au silence. Je sens une prèsence mais je demeure un moment, totalement dans mes pensées. Puis je lève la tête, un lièvre m’observe. Il me tient compagnie, peut-être depuis près de 10 minutes.
« Dessine-moi un mouton » me demande-t’il.

Mais avant que je m’exécute, le vrombissement d’une automobile vient rompre ce moment de bonheur et fait fuir mon nouvel ami.

Aujourd’hui, un détour s’impose.
Je remonte paisiblement le canal de Göta et sa vingtaine d’écluses, admirant Oskar II, la replique d’un sloop du XIX ème qui rentre à son port d’attache, Sjödorp.

« Vous êtes Français ? » me demande une jeune belge à vélo en admirant l’escargot que je porte sur mon gilet jaune.
Nous faisons un bout de chemin ensemble, avant que nos roues ne se séparent à Töreboda.

Un petit attroupement se forme autour d’une barquasse colorée, le plus petit ferry de Suède, une curiosité ici. Le batelier parcours 3 mètres, tout au plus, en tirant sur un bout.

Plus tard, je me prends l’averse du jour mais j’arrive déjà séché dans un petit coin de paradis le long du lac Viken.

Shelter « traditionnel » : Un abri fermé sur 3 côtés, aussi bas de plafond que ceux du Danemark, des toilettes sèches… et un foyer complètent le dispositif.

Le soleil embrase le lac, les oiseaux gazouillent, le clapot clapote. Rien ne manque dans cette journée « carte postale ».

8 – Tracer son chemin, décider
Kilomètre 961, Suède
Je dois bien avouer que la fatigue domine cette première quinzaine, cet « échauffement », même si j’arrive à enchaîner des journées de près de 90 km avec plus de 300 mètres de dénivelé, pour aller prendre le bateau à Stockholm pour Helsinki. J’avais sur estimé mon niveau.

Les pauses sont plus fréquentes, interminables dans les vingt derniers kilomètres de chaque étape.
Mon œil droit cligne tout seul, signe d’une fatigue avancée. Heureusement, dans deux jours, je vais pouvoir lever le pied, deux jours sans vraiment pédaler. Flâner dans les rues de Stockholm, naviguer vers la Finlande, découvrir Helsinki. Tout un programme.
Cet après-midi, je me projette sur l’après Helsinki.
Pédaler « En roue libre », oui ! … mais dans quelle direction ? Jusqu’où ?
Allongé, c’est toujours plus facile d’avoir des rêves. En général ils s’évanouissent dès que je retrouve la position verticale.

Mes rêves vont du « vœu pieux » : Aller tourner au Cap Nord, un peu comme un « revival » de mon voyage à pied à travers l’Europe… et revenir à Flensburg pour être à l’heure pour le bus et surtout pour les vacances en famille.

Une autre option serait de remonter la Finlande par les lacs de Saimaa, le parc de Koli, puis retour au plus court à Flensburg via Göteborg. Cette option a le désavantage d’ignorer la Norvège, ce qui ne ressemble plus trop à un tour de la Scandinavie.

Une dernière option me ferait aller tourner à Trondheim en Norvège… mais avec des dénivelés trop importants pour ma condition du moment.
Des options allant de 4 000 à près de 6 000 km, avec des possibilités de choisir un tracé plutôt qu’un autre à quelques moments clés. C’est flexible.
Qu’est-ce ce qui me pousse à me mettre en mouvement ? Certains diront « la rencontre », d’autres « me rendre utile », d’autres encore diront « découvrir le monde ». Pour moi aucun des trois, juste l’irrepressible nécessité de prendre l’air, seul. Du repos animé… et loin. Une autre interprétation de la citation de Blaise Pascal. Bref,…
Tracer son chemin, c’est décider.
On dit souvent que décider, c’est renoncer… mais je découvre que décider comporte bien d’autres éléments essentiels… certes, il y a l’objectif, ce que l’on souhaite obtenir, mais surtout, quelles ressources on possède.
Aujourd’hui, j’en prends conscience dans mes muscles et mes raideurs, bien loin, très loin, des projections des tableaux Excel.
Vouloir, décréter, ne fait pas un résultat à lui tout seul.
9 – Partir pour repartir
Kilomètre 986, Suède
De stress en stress…
7 h 00, je quitte le camping avec la ferme intention d’avoir, pour moi tout seul, les pistes cyclables qui me mèneront à Stockholm.
Erreur, grossière erreur de débutant.

Je me trouve pile au moment du rush, entouré de hordes de Pogačar en herbe qui me frôlent et me dépassent. Même les “monsieur et madame” tout le monde me laissent sur place. Je suis dans le paquet, en plein Grand Prix de F1 de Monaco… sauf qu’il faut ajouter des flux de cyclistes déchaînés qui se croisent aux intersections.
C’est livide et vidé que je trouve refuge sur la petite île de Kastelholmen, en plein centre de Stockholm. Je comtemple l’agitation, au loin, tranquillement installé dans mon havre de paix, le temps de préparer ma visite.

Aujourd’hui, je suis touriste pour de vrai. J’ai prévu de découvrir Stockholm à hauteur de roue.
Je fais un bond dans le temps : architecture XVIIe, XVIIIe, style néoclassique « gustavien ».
Ils ont ajouté la couleur qui leur fait tant défaut l’hiver, donnant à ce théâtre un petit air de principauté d’opérette.

Belle journée de farniente en terrasse et dans les petites rues du quartier de Gamla Stan. Petit détour par le palais royal, sans oublier la place du musée Nobel.

Un bike tour parfait, un sas bienvenu, une transition douce entre des paysages, une campagne familière… et LE NORD.

Sur le quai, je me sens un lilliputien face à ce géant des mers, cabossé comme moi, qui ne peut masquer son âge… lui non plus.
Je fais la connaissance de deux cyclistes finlandais qui rentrent à la maison après un tour d’Europe, l’occasion de poser des questions sur ce qui m’attend, tenter de calmer l’angoisse que je sens poindre.
Les amarres sont larguées, le pont supérieur devient la place d’un village mondial. La croisière s’amuse, la bière coule à flot. Un melting-pot multicolore et multiculturel se recompose à bord. Des hordes de teenagers en liberté déambulent en bande. De très jeunes filles voilées se mêlent à de grands blonds, métissage magnifique. Ils sont tous beaux donnant à ce pont un petit air de publicité « United Colors of Benetton ».
À l’avant, abrité derrière de grandes verrières, un couple de Sikhs, dans leurs plus beaux habits traditionnels, prend l’apéritif au coucher du soleil. Des flûtes de champagne s’entrechoquent. Un événement se fête, semble-t-il.
À la table d’à côté, un groupe de retraités japonais, interloqués, n’en perd pas une miette. Appareils photos en main, ils mitraillent. Paparazzade étonnante.
Après le repas, les aînés boomers s’alcoolisent lentement au pub ou à la disco. Des musiciens ambiancent cette terre recomposée, avec pour consigne de garder le plus longtemps possible tout ce petit monde près du bar. L’équilibre financier du bateau en dépend.

L’averse du jour laisse place à un arc-en-ciel, haie d’honneur pour accueillir dans le Nord.
Un passager, sac plastique à la main, fait le tour des poubelles. Il récupère les canettes et bouteilles consignées.
Le Monde est vraiment là sur ces quelques mètres carrés, rafiot de la méduse du XXIe siècle.
6 h 00, je suis seul sur le pont. Mer d’huile, mais intérieurement, un tsunami d’émotions me submerge.
Le stress ? La peur ? Peur de quoi, bon sang !

L’archipel d’Åland donnait déjà le ton hier soir : la porte du Grand Nord. J’y suis.
Et me voilà déjà tétanisé par cette nouvelle étape. Un pays que je brûle d’envie de découvrir, la Finlande, mais une appréhension subsiste, persiste.
Queue de comète, dernière trace, d’une profonde dépression qui n’en finit pas de finir ?
Aller de l’avant, toujours et malgré tout. Remonter en selle…
Partir pour repartir.

Dès la descente du bateau, ce qui me frappe d’emblée, c’est que je retrouve dans la ville la diversité culturelle découverte sur le bateau.
Nous sommes dans une capitale, un brassage est forcément plus présent, mais on peut imaginer, que ce pays particulièrement jeune, 108 ans, partagé, déchiré entre la Suède et la Russie pendant des siècles puisse être un creuset comme peuvent l’être les marches des royaumes.
J’ai quelques courses à faire avant de poursuivre mon voyage : Du gaz, de la nourriture lyophilisée, de l’huile pour la chaîne du vélo, rien que de l’essentiel, que je case dans mon tour de découverte de la ville.


J’ai rentré tous les points dans le GPS, à moi le « sightseeing tour » maison, les commentaires en moins.
Allez, c’est parti direction LE NORD !
10 – Monotonie, monotonie chérie
Kilomètre 1497, Finlande
Qui aime la monotonie, en Finlande sera servi !
Je remonte la Finlande depuis Helsinki. Est-ce mon rythme d’escargot ou la géographie… toujours est-il que je m’ennuie.

Comme dirait Jeff Tuche :
« Tu peux traverser une forêt mais pas quinze.
Tu peux traverser deux forêts mais pas quinze… »
Vous avez compris le concept. Des forêts, des pistes en gravier, des lacs… à l’infini.
Je dois bien avouer que je ne m’attendais pas vraiment à une telle monotonie des paysages.

Est-ce que je me suis trop vite habitué au beau… pour ne plus le voir ?
Les jonctions entre deux pistes en gravier se font par des routes dont le trafic parfois intense, me fait douter du fait que les Finlandais ne sont que cinq millions.

J’emprunte des routes départementales, tranquilles et des routes nationales. Sur certaines, la durée de vie d’un cycliste semble rivaliser avec celle d’un piéton sur la bande d’arrêt d’urgence de nos autoroutes françaises… On est bien loin de l’extrême prudence et du respect que j’ai pu connaître en Norvège… et même si on me dit que les Finlandais sont très attachés au respect des règles, cela ne semble pas concerner le code de la route.
La plupart du temps je roule sur des pistes en terre, lisses comme des billards sur lesquels déboulent les voitures à tombeau ouvert. Mais parfois, la piste est rechargée en ballast et là, ça devient juste l’enfer.
Qui n’a jamais marché sur le ballast d’une voie de chemin de fer ne peut pas comprendre.

Heureusement, plus je m’éloigne d’Helsinki, plus le trafic se raréfie et me voilà souvent seul, accompagné par le gazouillis des oiseaux dans une nature d’un vert tendre exquis, baignée des rayons printaniers. Le paradis vert.

Dans ce silence, que brise la brise qui embrase la cime des boulots, tout doucement, la monotonie devient amie, confidente discrète, muette.
Dans la fraîcheur du petit matin, ma vie passée défile au fil des kilométres… ce que j’aurais pu dire, les choix alternatifs que j’aurais pu faire. Tout y passe à l’allure de l’escargot, comme un image par image, redoutable pour qui n’aime pas se revoir.
Dans la longueur, la langueur, la lenteur des fins d’étapes, l’état de conscience se modifie, un bain grisant et reposant.
Dans cet « hors du temps » le crissement des pneus sur la piste en gravier berce ma mélancolique monotonie. Le temps passe moins vite, mais il passe.
Plus rien n’existe, plus personne n’existe. Mon regard se perd au loin, suivant la ligne infinie de la piste, mouvement hypnotique.

La monotonie des actes de la vie quotidienne prolonge, bien après l’étape, cette modification de ma conscience.

Le lieu de bivouac est trouvé, la tente est montée, le vélo est déchargé, le lit est préparé, tout ça dans un rituel immuable qui ne nécessite plus aucun effort. Tout forme un tout indivisible.
Mon esprit est ailleurs, repos de l’âme..
11 – Rayon de soleil, rayon…
Kilomètre 1891, Finlande
« La misère est moins pénible au soleil » chantait Charles Aznavour… le voyage aussi.

Ce matin flotte un air de printemps sur la route qui me mène au Cap Nord. Ce voyage me rapproche, une fois encore, des nos besoins primaires : manger, boire, dormir… et profiter de l’astre qui nous ouvre le sourire, quand il nous chauffe de ses doux rayons.
Hier encore, c’était l’hiver, dans mon cœur et dans ma chair, pédalant contre le vent, par 8 degrés sous une fine bruine.
Je prenais conscience de notre dépendance aux éléments, notre fragilité.

Aujourd’hui, je fais des provisions de rayons, comme on met du bois de côté pour les jours de gros temps, qui malheureusement ne tarderont pas à revenir.

Ce matin, à Rovaniemi, je passe le cercle polaire arctique dans une ville fantôme. Tout est fermé et les rues sont désertes.
C’est que les Finlandais ont le même goût que moi pour le soleil. Aujourd’hui, le 20 juin, c’est la fête de la Saint-Jean, Juhannuspäivä. Les Finlandais se rassemblent en famille dans leurs petits chalets de bord de lac autour d’immenses feux de camp.
Chacun célèbre à sa manière l’astre des astres. Moi, solitaire sur mon vélo, filant le long d’une nationale déserte, eux, rassemblés dans la chaleur des flammes et des barbecues. Deux salles, deux ambiances… une même lumière.
Soudain, un grand clac brise net l’élan de cette belle journée ensoleillée.
Coup de semonce ou Glas ?
Un rayon de ma roue arrière vient de voler en éclat… me condamnant à un demi-tour pour faire réparer mon compagnon de voyage.
Revenir sur ses pas n’a jamais rien d’enchanteur…et ce n’est pas vraiment dans ma nature. Mais déjà, je sens s’épuiser la réserve de bonheur amassée le matin même.
Une pluie glaciale achève d’éteindre cette parenthèse enchantée, comme si elle n’avait jamais existé.

J’échoue dans un motel désert, au milieu de nulle part, seul commerce ouvert en ce jour si spécial pour les Finlandais.
Des rouleaux de printemps, une bière…et le sens de l’accueil de mes hôtes Chinois me redonne le sourire… ou tout le moins apaise ma tristesse du moment.

Je suis en Chine ici. Même mobilier même décoration que dans tous les restaurants asiatiques du monde entier. Il doit y avoir un copyright, c’est sûr.
Dans cette enclave, mes hôtes s’occupent de tout. Je suis dans un restaurant/gîte/épicerie/pompe à essence/entretien automobile/relais poste/… un vrai capharnaüm… mais ça fonctionne.
Après une nuit de repos, je décide de poursuivre jusqu’à Ivalo, à 200 km. Je vais y aller mollo, je vais serrer tout ce que je peux serrer, croiser, tout se que je peux croiser… pour que la chance m’accompagne aujourd’hui.
Le soleil revient-t-il vraiment toujours ?
12 – Une épée de Damoclés
Kilomètre 2180, Finlande
Curieusement, pédaler avec une épée de Damoclés au-dessus de la tête me ramène à l’essentiel, à l’instant présent.
Prendre soin du vélo, veiller à éviter le moindre tressautement, la moindre ornière, relègue mes préoccupations au second plan et je dois bien avouer que ça me détend.

Est-ce pour faire taire leur vacarme intérieur que mes congénères cyclistes passent leurs journées à écouter leurs playlists et autres poadcasts ?
Je préfère goûter le doux sifflement du vent dans le casque… et le vrombissement des voitures qui me dépassent.
Cet incident technique me décentre et curieusement me recentre sur ce qui m’entoure. Le grain de la route, le virage, puis plus loin les reflets sur le lac.
Les kilomètres défilent.
Aujourd’hui, le vent est avec moi, la route rien que pour moi en ce dimanche matin… et le soleil se fait une belle place au fil de cette journée qui passe en un éclair.

Le lendemain promet d’être un grand jour. Un « baroud » de 125 km, une étape longue, exigeante, idéale pour me permettre de décrocher, un peu plus encore, de ce qui m’encombre l’esprit.
J’adore ces journées « baroud » elles sortent de l’ordinaire et réveillent un instinct guerrier assoupi par un ordinaire trop plan-plan.
Curieusement, le corps se met en ordre de marche tout seul. Il comprend, avant même que j’y pense « qu’il va y avoir su sport… » Le message passe à l’esprit qui se met, à son tour, en ordre de bataille.
Résultat… à 15 h 00, je suis déjà arrivé. Même pas drôle !
Journée de rencontres…
« Are you going to Cap Nord ? »
Je sais pas vous mais moi, je me suis tout de suite dit que Philippe était français. Effectivement, il vient de Grenoble et semble passer sa vie sur les routes. Casquette américaine vissée sur la tête, barbe de… au moins tout le voyage, il revient du Cap Nord et hésite pour la suite entre la Hongrie ou la Grèce. Il a déjà dans les pédales, un tour d’Europe depuis le Portugal.
Il faut que je fasse attention, sur cette route, je ne rencontre que de grands enfants, des adultes qui, au fond, revivent leurs premiers tours de roue. Vous savez quand on vous a lâché la selle pour la première fois… et que surpris, dans un équilibre précaire, vous avez pédalé, pédalé content de voir que ça marche et peut être aussi un peu inquiet de ce qui va arriver au bout du jardin.
Quelle chute veulent éviter mes « serial traveler » ?
Philippe me fait l’article de son vélo révolutionnaire avec transmission par courroie et boite de vitesses dessinée par des gars de Porsche.

« Ça supprime tous les soucis de la chaîne et du dérailleur ». Un vrai commercial !
Quelques kilomètres plus loin, un cycliste arrive à ma hauteur et m’apostrophe en Français. Mon logo « Roue libre en Scandinavie », ma carte de visite, fonctionne à merveille.

Rémi est équipé comme un coureur du tour de France et doté du physique rêvé pour ce sport. Sec et élancé, c’est un pro !
Nous échangeons quelques mots, suffisamment pour découvrir que nous logerons, ce soir, au même endroit. Rendez-vous est pris pour le dîner. Il ne peut s’attarder à l’allure de l’escargot, il a peur de se refroidir.
Étonnant Rémi qui a pris l’habitude de fêter l’anniversaire de ses dizaines, à chaque fois, dans un endroit remarquable.
– 50 ans, Kilimandjaro ;
– 60 ans, plus haut col du monde à vélo en Himalaya ;
– 70 ans… le Cap Nord.
De quoi me donner des idées… mais il ne faudra peut-être pas attendre 70 ans pour le Kilimandjaro. Et si on coupait la poire en deux ?
Bref, le soleil est effectivement revenu sur le chemin. Il a amené le vent qui aujourd’hui m’encourage et me pousse vers Ivalo, pour une réparation express en mode pit stop de Formule 1, chez un réparateur aussi professionnel que peu loquace.
Un jeune viking massif me reçoit à bord de son camion-atelier. Dans un silence de mort, il ausculte ma roue, prend des mesures, vérifie que le roulement n’a pas pris de jeu au cours des 200 km de danse de Saint Guy… la roue se voilant un peu plus à chaque kilomètre.
Le nouveau rayon est fabriqué sur mesure puis la roue est dévoilée avec la précision d’un horloger Suisse.

J’attends à la porte, inquiet comme quand on emmène son enfant aux urgences, tout pareil.
Pourtant ce ne sont que quelques bouts de ferraille et un peu de caoutchouc. Serais-je en train de m’attacher ?
La réparation terminée, la route reprend ses droits et un chapelet de lacs me guide vers Inari, capitale du peuple sami, le plus vieux peuple autochtone d’Europe qui vit à cheval sur la Russie, la Finlande, la Suède et la Norvège, mon terrain de jeu du moment.

Oui, le soleil revient toujours… mais il est grand temps que je retrouve les bivouacs improvisés et l’allure de l’escargot qui me va si bien.

13 – Cap Nord, le jour le plus long…
Kilomètres 2502, Norvège
3 h 15, je suis réveillé et, me connaissant, en ce jour de tunnel du Cap Nord… et de passage au Cap Nord, je ne vais pas me rendormir.

Je saute dans mes baskets et me voilà, comme hier, à lutter contre le vent. Je ne savais pas que le vélo et la voile avaient autant de points communs.

Je remonte la côte à bâbord amure, j’empanne, j’enchaîne au près avec comme repère l’océan qui moutonne grave, des rafales à plus de 35 km/h… qui menacent de me faire tomber à plusieurs reprises, comme hier.
J’entends déjà Marcel me dire qu’il ne comprend toujours pas pourquoi je m’inflige tout ça. Je ne le cherche pas… c’est juste un fait de voyage. Tu connais ça !

Mais quel bonheur… quel bonheur d’avoir pour moi seul, cette route qui conduit au tunnel du Cap Nord et d’avancer avec cette lumière qui me fait répéter inlassablement, à chaque tour de pédale :
« Que c’est beau, que c’est beau, que c’est beau ! »

Les larmes me montent aux yeux devant cet océan embrasé par le soleil. Un fine bruine scintille devant moi comme autant de poussière d’étoiles.

Je traverse un arc-en-ciel. Je devrais être trempé, je devrais m’arrêter, me couvrir. Inutile, le soleil et le vent effacent ce que la pluie dépose.

Je ne suis plus sur Terre… mais où suis-je en fait ?
Un camaïeu de gris sombre donne à la côte des airs lunaires. Plus loin des ocres prennent des reflets marsiens. Je flotte le long de cette côte, « privatisée » comme j’aime à le dire.

Je m’arrête tous les 10 mètres pour capturer, encore et encore, ce paysage féerique. Je me peux me déscotcher de l’océan, de cette côte aux reflets changeants, de ce relief augmenté, dans le calme absolu du petit matin.
Pas un bus, pas une moto… juste le vent et moi.
Pourquoi suis-je tombé du lit ? Pour tout ça.
Pourquoi suis-je ici, maintenant ? Pour tout ça.
Même si le vent se déchaîne, j’avance déterminé à rouler seul sous l’impressionnant tunnel du Cap Nord, qui m’avale en une bouchée. 2 km de descente à 9 % puis 5 km d’une longue remontée… à 9 %.
Je laisse Honningswåg sur ma droite pour affronter ce qui est pour moi une vraie épreuve : 300 mètres de dénivelé en moins de 6 km, avec là encore des rampes à plus de 9 %. Ils aiment bien ça dans le coin, apparemment.

Je pédale, je pédale… puis de guerre lasse, une nouvelle fois face au vent qui se renforce, je mets pied à terre.
J’arrive à Hyte Camp peu avant 11 heures… beaucoup trop tôt pour le check-in. Me voilà donc reparti vers Skarsvåg, un village de de pêcheurs à 3 kilomètres de là.
Je commence à avoir vraiment faim, après tous ces efforts matinaux.
Premier restaurant, bonne pioche. Un couple de retraités des forces aériennes norvégiennes fait revivre, de belle manière, la maison du grand-père.

Cuisine familiale, ambiance amicale… comme si je déjeunais chez des amis de toujours.
Étonnante sensation, accélération du temps due au froid, à la faim, à l’éloignement… mais surtout à la simplicité de ce couple qui a vécu loin, longtemps et qui aujourd’hui veut transmettre ses recettes, sa culture, son pays.
Le jour le plus long ne s’appellerait pas ainsi s’il se terminait maintenant…
Je fais une pause au camp avant d’enfourcher à nouveau ma monture, direction Cap Nord. C’est reparti pour un montée de 12 km. Que dis-je, un « mur » à 9 %, le troisième de la journée… et celui qui m’achève.
Plus de jus, même sans les sacoches qui sont restées au camp. Ce qui ne semblait qu’une longue rampe se transforme en une succession de montagnes russes, qui achève de m’achever.

23 heures, j’organise l’anniversaire de Rémi, ce cycliste avec qui je partage la route depuis quelques jours.

Un anniversaire un peu particulier, le sien 70, le mien 60.

Mais le jour le plus long ne s’appellerait pas le jour le plus long s’il se terminait maintenant…
Me voilà reparti pour 12 km. Vous vous souvenez les montagnes russes bien casse-pattes…
1 h 30, retour au camp.
Je vais vraiment savourer ma journée de repos demain.
Enfin repos, c’est vite dit. Au programme : lessive, rangement, préparation de l’itinéraire pour la semaine à venir…

Épilogue…
le repos appelle le repos, j’ai réservé sur l’Hurtigruten pour une journée en mer, jusqu’à Tromsø. Roue libre on avait dit !
Du coup dans 3 jours je devrais déjà être au Lofoten, « le casse du siècle » pour un escargot.
14 – Cap Nord, un dernier coup d’œil
Kilomètre 2 532, Norvège
Un dernier coup d’œil, une dernière photo, le Cap Nord s’efface lentement derrière moi et déjà une douloureuse tristesse me submerge.

Qu’est-ce qui se joue, dans ce trouble déjà ressenti, il y a deux ans, à l’arrivée de Gibraltar Cap Nord ?
Le bouleversement que me procure cette île désolément superbe, battue par les vents, indéfiniment ? Assurément…
Mais aussi, quelque chose de plus intérieur. Ma vie, une partie de ma vie qui doucement se retire.
Je sais que je reviendrai au Cap Nord, un jour… mais autrement. Peut-être plus mû par ma seule force physique, du moins pas d’aussi loin.
Un autre chemin s’ouvre, un nouveau voyage commence. Accepter le compromis, l’assistance. Voyager autrement.
Monter à bord du Nordlys jusqu’à Tromsø est un très bon premier compromis, une transition douce, paisible, à l’image de la langueur de cet escargot des mers qui glisse sans hâte.

Il me reste tant à découvrir, tant d’aventures sportives à vivre avant que le terrain de jeu ne rétrécisse, avant qu’un jour, la porte de l’appartement ne se referme, que la porte de la chambre fasse de même.
S’ouvrira alors un temps, plus réfléchi, le temps de l’esprit, compagnon de vie, compagnon à la vie…
Il me reste tant à penser, tant de silences à habiter.
J’avoue que cette perspective me plait et me plaira un jour… pas tout de suite.
En fait, ça a l’air assez bien foutu. Le corps parle, il prévient, et l’esprit adapte ses envies. Je vous avait dit, deux larrons ces deux là.
Vieillir, voilà le mot, simple et irrévocable. C’est lui qui m’amène à entreprendre aujourd’hui, ce je ne pourrai plus plus faire dans les mêmes conditions… un jour.
Accepter de lâcher l’affaire, même si cela me ressemble si peu. Il est peut-être là le nœud.
Je tourne la tête, le Cap Nord est encore là, il s’éloigne.

Une envolée stridente d’Huitrier, mon escorte durant Gibraltar Cap Nord, se joint à cet émouvant au revoir.
S’ensuit un interminable jeu de « raccroche, toi d’abord… à trois… »
À chaque fois, je me retourne, il est toujours là.

Le Cap Nord, s’estompe, il n’est maintenant plus qu’une ombre mêlée aux nuages.
Moi aussi, je me rêve en ombre, comme un reflet sur le sable, seule trace que je souhaite réellement laisser, un jour.

15 – Rayons de soleil au Lofoten
Kilomètre 2868, Norvège
Les journées de pluie, c’est comme les chasseurs du sketch des Inconnus, il y a les bonnes et les mauvaises.
Une mauvaise journée de pluie… la pluie elle tombe et toi tu pédales.
La bonne journée de pluie… la pluie elle tombe et toi tu pédales… mais c’est pas pareil.
Un fin grain me prend dès la descente du ferry de Botnhamn.
Des nuages noirs se mêlent aux eaux sombres du fjord et contrastent avec les prairies en fleurs et le rouge lessivé des granges délabrées.

Je pédale dans un tableau, c’est féerique.
Là réside toute la différence entre la bonne et la mauvaise journée de pluie.
Pour peu, je me mettrais à chanter « Singing in the rain ».
Bon, c’est pas tout mais la côte est très habitée et je peine à trouver un bel endroit pour planter la tente… quand soudain je reconnais un petit chemin qui part sur la droite. Je l’ai emprunté il y a deux ans et je me rappelle aussitôt ce petit coin qui m’avait tapé dans l’œil, une petite clairière bien plate et comble du luxe, une herbe bien rase.
Cinq minutes plus tard, me voilà au chaud et au sec dans mon coin de paradis, sous mon coin de parapluie.

Depuis Tromsø, je suis entouré d’une foule de cyclistes. Devant moi, je reconnais le drapeau italien qui flotte sur le vélo de Matteo, rencontré en Finlande, il y a deux semaines.
Étonnantes retrouvailles avec ce garçon qui pédale comme un dératé pour aller randonner au Lofoten avant de démarrer un travail à Bergen. Vous allez me demander ce qu’un italien peut faire come boulot à Bergen, J’entends déjà les préjugés. Et bien oui, Matteo va être pizzaiolo à Bergen.

Les ferries sont des hub à cyclistes, une place du marché flottante où s’échangent conseils et bons plans. Nous partageons tous un semblant d’histoire commune le temps d’une traversée.
Le lendemain, le vent a soufflé les nuages, le ciel est bleu, le soleil brille. Que demander de mieux pour traverser la sauvage île de Senja ?

Je m’arrête en haut d’un col pour mettre mon casque quand un camping-car d’Auvergnats, intrigués par mon logo « Roue libre en Scandinavie » s’arrête derrière moi. Nous discutons quelques minutes seulement avant de reprendre chacun notre route car je sais que nous allons nous retrouver à l’embarcadère du prochain ferry.
Je poursuis mon bonhomme de chemin, encore stupéfait de l’effet « botte de sept lieues » du vélo. J’ai marché sur cette route, je reconnais mes lieux de bivouac et il me faudra moins d’une journée à vélo pour boucler trois étapes à pied.
Sur le ferry, nouveau hub. Je retrouve des motards français, mon couple d’auvergnats… et un Suisse et sa fille rencontrés au Cap Nord. Ils n’en reviennent pas de me voir déjà ici.
J’avoue le nom de ma supercherie : HURTIGRUTEN, le bateau côtier.

Le soleil illumine le phare d’Andenes promesse d’un beau soleil de minuit que je déguste avec délice depuis mon bivouac sur la plage.

Le lendemain, la chance est encore avec moi : route plate, vent dans le dos, soleil… le combo parfait.
Je glisse tranquillement le long de la côte ouest de l’île de Senja, sur une petite route quasi déserte. Y aurait-il un effet prix du pétrole ?
En tout cas, les Lofoten sans la foule, je prends !

Le temps idéal m’incite à faire un petit détour par une piste en gravier, moment hors du temps, en compagnie des moutons.

Déjà la douche pointe le bout de son nez. Après trois jours de bivouac, ce ne sera pas du luxe.
Que c’est beau les Lofoten baignés de soleil. Il faut que j’en profite… ça pourrait ne pas durer.

Effectivement, ce matin l’ambiance est ouatée. J’avoue que j’adore… et ce n’est pas le crachin du matin qui arrêtera le cycliste. Ça ne rime pas, mais vous avez l’idée.
Sur la route de Sortland, en bas d’une descente, un cycliste me fait de grands signes.
À l’accent, je repère vite le compatriote en galère et nous poursuivons en français.
On dit de certaines personnes qu’elles sont solaires. Pour François, c’est plutôt le mot « lunaire’ qui me vient à l’esprit… lui qui a tout simplement égaré tous ses outils et ses pièces de rechange, lors de sa visite de Tromsø.
Je me retiens de rire.
Je répare rapidement son pneu avant avec une bombe anti crevaison qui sert enfin à quelque chose… après plus de 2 500 kilomètres passés au fond de ma sacoche.
Je lui fait remarquer que sa jante est fissurée… sans avoir encore remarqué que la mienne aussi.
Pour assurer le coup nous décidons de rouler ensemble jusqu’à Sortland. Son pneu craquelé et élimé devrait bien tenir jusque-là.
Ce grand escogriffe trentenaire semble s’être trompé de décor. On le croiserait plus naturellement à Lacanau, où sa coupe de surfeur ferait fureur.
En réalité, François est directeur de prison « en rupture de ban » pour six mois, le temps de s’aérer autour de l’Europe à vélo.
Nous, devisons comme si nous nous connaissions depuis toujours, roulant de front, faisant pester les plus placides des Norvégiens.
Mais même à une allure tranquille pour lui, je suis en surchauffe et je le laisse filer quelques kilomètres avant Sortland. C’est qu’Il y a urgence en ce samedi après-midi, s’il veut reconstituer son stock d’outils… et changer ses pneus.
Ainsi va la vie au Lofoten, des rencontres à la pelle, mes rayons, mes rayons de soleil.

16 – Une autre hiérarchie des priorités
Kilomètre 2964, Norvège

Un rayon qui explose, une jante qui se fissure et c’est tout le périple qui se retrouve suspendu… comme quand votre enfant fait ses dents ou convulse lors d’une bronchiolite.
Certains diront que je ne suis pas le meilleur exemple de père apeuré… mais vous, vous comprenez ce que je veux dire.
En marchant, il m’est arrivé d’avoir quelques galères de bretelles de sac à dos, mais rien
qui nécessite d’interrompre le voyage.
À vélo, je me retrouve un peu comme en voyage avec Jeep, notre âne avec qui nous avons traversé la France en famille il y a quelques années. L’étape n’était terminée que lorsque l’enclos mobile était posé, les sabots curés, le bas enlevé…
Je découvre que je dois prendre soin du vélo, veiller à ce qu’il ne lui arrive rien… qu’il ne tombe pas, qu’il soit en sécurité, qu’il ne prenne pas de chocs, que sa charge soit bien répartie, que sa chaîne soit bien graissée, que ses pneus soient à la bonne pression…
Et je découvre qu’un vélo est finalement beaucoup plus fragile qu’on ne l’imagine.

Après le rayon, ce sont sept fissures découvertes sur ma jante arrière qui mettent ma progression à l’arrêt.
Comment évaluer le risque quand on est néophyte ?
Demander conseil… mais aucune fissure ne ressemble à une autre et personne ne veut me faire courir le risque d’un accident, pas même ChatGPT.
Jauger le risque de casser la jante tout net, un risque physique bien réel.
Est-ce que je peux rouler jusqu’à la prochaine ville de Svolvær sans risque pour moi ?
Déjà j’échafaude le plan B, puis le plan C, puis le plan…
Je découvre une autre hiérarchie des priorités. Tout comme nos enfants, le vélo se retrouve « en haut de la chaîne alimentaire ». C’est lui qui « mange » en premier. C’est lui le centre des préoccupations.
Vais-je trouver le bon spécialiste, aura-t-il le bon modèle de jante, avant les considérations du prix… comme pour nos enfants.
Une fois encore, ce problème me décentre et me recentre, il fait passer au second plan tout le reste de mes préoccupations quotidiennes.
Je ne me suis pas douché depuis trois jours, focalisé sur cette seule préoccupation.
Je prie les personnes qui ont de vrais problèmes, qui souffrent, de bien vouloir excuser tant d’autocentrisme qui, j’en conviens, est totalement et particulièrement futile.
3 000 km d’itinérance à 3 000 km de chez moi perturbent mon discernement.
Je chausse mon casque, j’enfile mes plus gros gants… et me voilà parti vers la prochaine ville, à moins de 10 km/h, évitant tous les trous, toutes les bordures.

À Svolvær, les plans A et B volent en éclat. Aucun modèle compatible n’est disponible dans les deux magasins de la ville.

Me voilà donc contraint de prendre « la dépanneuse », le bateau Hurtigruten jusqu’à Bodø, la prochaine grosse ville, mon plan C.
Les techniciens de Svolvær me déconseillent tout net de poursuivre, ne serait-ce qu’un kilomètre.
« Une fissure ça s’étend et ensuite ça casse, alors sept… »
Je m’épuise en plans alternatifs. Je suis, mine de rien, très loin de mon point de d’arrivée. Il me reste près de 3 000 km à parcourir… et je ne sais pas si les lettres de l’alphabet suffiront à échafauder tous les plans avant que je ne me résigne à un retour anticipé à la maison.
Trois heures du matin, le bateau me dépose, sur un quai désert. Un grain aussi fin que froid me fouette le visage et me sort de la torpeur entretenue par le ronron du navire.
Impossible de m’endormir après ça, les plans n’en finissent pas de s’échafauder. J’en suis à la lettre H. Vous avez dit un terrain anxieux ? C’est possible.
De guerre lasse je m’effondre. Je suis debout depuis près de vingt-quatre heures.
Sport 1 Bodø ouvre à 10 h 00. Pourtant dès 7 h 00 je suis debout. J’anticipe en récupérant la fiche technique de ma roue, notamment les cotes de l’axe traversant, les dimensions… Je suis mûr pour un dossier de Validation des Acquis par l’Expérience.
Bingo !
Le technicien fouille dans son stock et revient avec une roue, la bonne. Il en a une et une seule… mais cela me suffit largement à mon bonheur.

Professionnalisme et gentillesse caractérisent cette équipe sur les avis Google… et cela se confirme ce matin. Merci !
Me voilà soulagé. Je vais pouvoir me doucher… et reprendre la route demain.
« On the road again… again… 🎶 »
17 – Une multitude de rayons de soleil
Kilomètre 3114, Norvège
À Saltstraumen, peu après les tourbillons bouillonnants XXL, je m’arrête pour déjeuner… et un premier rayon de soleil s’assoit à ma table.

Une famille Finlandaise se joint à moi, l’occasion d’une rencontre détendue, ils sont en vacances.
La première question qu’ils me posent…
– « Vous n’avez pas eu peur avec les voitures en Finlande ? »
Je rigole… ils se regardent consternés.
– « On sait, désolé ! »
Ma notion de « pragmatique, ça passe » semble donc se vérifier… Y aurait-il un peu d’ Ari Vatanen en chaque Finlandais, une nostalgie des heures de gloire du « Finlandais volant » ?
Ce picnic improvisé est décontracté. Chaque parent aide un enfant à manger.
Bon, au pays de l’égalité des tâches dans le couple, le mari surveille de loin la plus grande, ce qui lui permet de terminer son repas quand commence celui de son épouse occupée à donner un petit pot à la plus petite… pas une énorme différence avec la France en fait 🤣.
Je suis taquin, mais ce déjeuner est très sympa et instructif, il me permet de mieux comprendre ce que j’ai touché du doigt lors de ma traversée de la Finlande, notamment la notion de « pays le plus heureux du monde » qui ne m’avait pas sauté aux yeux et qu’eux-même ne comprennent pas vraiment.
– « La Finlande, c’est un pays sûr, c’est vrai, j’aime bien y vivre, c’est vrai… mais est-ce qu’on est plus heureux que les autres ? On a beaucoup de taxes, notamment sur les voitures… du coup on les change moins souvent ».
Réponse cache, mais je tiens là une première explication de la vétusté du parc automobile qui m’avait frappé… et j’en apprends encore davantage sur des habitudes et comportements des Finlandais.
À leur tour, ils me questionnent sur mes voyages, ils me photographient avec mon t-shirt « Roue libre en Scandinavie », un vrai « moment star ».
– « La photo, c’est que pour nous, pas pour les réseaux. »
Je quitte la table pour reprendre la route.
J’observe de loin qu’une jeune cycliste prend ma place.
Quelques kilomètres plus loin, au bas d’une énorme côte, je m’arrête dans un abribus pour ma pause café. Arrive alors la jeune cycliste en question qui d’emblée me parle en français.
– « La petite famille m’a AirDropé votre photo. »
Me dit-elle dans un éclat de rire qui semble lui servir de ponctuation.
L’eau chauffe, c’est l’occasion de faire plus ample connaissance avec mon deuxième rayon de soleil de la journée.
De bonnes joues bien rondes, un large sourire, un regard pétillant et malin :
Charlotte est belle… comme une marchande de gaufres.
Elle rit toutes les deux phrases, ce qui la rend encore plus sympathique.
Trente ans de différence d’âge… mais nous découvrons une foule de point communs, pas très surprenant pour deux néophytes du vélo :
– Se sentir en super forme… puis s’apercevoir qu’on pédale avec le vent dans le dos ;
– Détester dans l’ordre : le vent de face, les montées, la pluie ;
– Avoir mal aux fesses… mais plus trop ;
– Avancer un peu au jour le jour en ayant une planification plutôt… aléatoire.
À chaque fois on dit « moi pareil »… surpris d’un telle synchronicité des ressentis.
Charlotte part seule pour la première fois. Elle avait peur de s’ennuyer… mais après quelques minutes, je n’ai plus aucun doute à ce sujet. Avec un tel tempérament, elle est en excellente compagnie, toute seule.
Je suis sûr qu’elle arrive à se faire rire elle-même, parfois.
Sacrée Charlotte !

Le lendemain, deux autres rayons de soleil illuminent ma journée, Gaëlle et Baudoin, mes « poissons pilotes » que je suis sur Instagram depuis plus d’un mois.
Partis de Lyon, ils pédalent vers le Cap Nord et me renseignent régulièrement sur les options, les passages, les bus… Aujourd’hui me voilà face à eux.
Baudoin est aussi élancé que Gaëlle est menue.
Gaëlle en cuisine, Baudoin à la navigation et les deux à la gestion d’un budget qu’ils veulent bien ajusté… une vraie équipe ces deux-là !
Ils font plaisir à voir et, une fois encore, même si on ne se connaît pas, on déborde de questions les uns pour les autres. Nous possédons ce même vécu commun qui nous rassemble et accélère la rencontre.

Pause déjeuner confortablement installé dans un abribus multicolore… le nez dans la poubelle…
Mais c’est ça le voyage.
Les jambes à 90 degrés, le ventre garni et la bonne compagnie… le reste est accessoire.
Gaëlle et Gaétan profitent de six mois de congé sabbatique pour mûrir leurs projets : grande maison, escalade, nouveaux défis…

Et je dois bien avouer que c’est un peu la mort dans l’âme que je quitte ces deux rayons de soleil.

Je ne reverrai sans doute pas la « fusée » Charlotte… et Gaëlle et Baudoin poursuivent vers le nord.
Me voilà seul sur ma monture fredonnant l’air de fin de Lucky Luke…
« I’m a poor lonesome cowboy, far away from home »🎶
Épilogue…
Ce matin à l’embarcadère de Nesna, je retrouve Charlotte, qui n’est pas marchande de gaufres, vous l’aurez deviné…
Pas loin… elle est cardiologue en réanimation et profite de cette bouffée d’air à sept degrés pour recharger ses batteries. Fermer des parenthèses ? peut-être.

Quelques kilomètres ensemble et une pause déjeuner plus loin, de nouveau, nos chemins se séparent.
Charlotte veut randonner sur l’île de Vega, pendant que je taille la route vers le sud…
Me voilà, de nouveau, seul sur ma monture fredonnant l’air de fin de Lucky Luke…
« I’m a poor lonesome cowboy, far away from home »🎶
18 – Une journée pour avancer
Kilomètre 3 262, Norvège
Comme dans la vie, sur la route, il est des journées qui ne servent qu’à avancer.
Des journées grises qui s’écoulent comme s’effeuillent les pages d’un calendrier en attendant un jour plus riant.

Le plafond est bas, j’ai froid et mes bronches me brûlent toujours.
Pas âme qui vive sur la route, alors même qu’hier j’ai croisé et partagé avec plus d’une dizaine de cyclistes.

Ce matin, je suis seul dans le vent sur ce fin ruban qui serpente d’île en île, le long de la côte.
La journée s’étire, j’enfile les ferries et les tunnels comme des perles dans une mécanique plus que rodée.

Comme dans la vie, sur la route, certaines journées ne seraient-t-elles bonnes qu’à mettre quelques kilomètres dans l’escarcelle ?

À trop vouloir avancer, focalisé par l’immensité de ce pays, j’en oublie de relever la tête, d’apprécier ce qui m’entoure.
J’en oublie d’apprécier la chance que j’ai d’être ici, maintenant.

J’oublie juste de me poser pour admirer, ici un renardeau que je surprends au détour d’un virage, là, deux très jeunes Norvégiens qui vendent du café et des gaufres au départ du ferry dans une tente bricolée avec des restes de chantier.
De la graine d’entrepreneurs ces deux-là, avec leur air de ne pas y toucher, le sens des affaires, la première, pas la dernière.
J’oublie juste de mesurer ma chance d’être en paix et en bonne santé.

J’oublie juste d’ouvrir les yeux.
Et puis, ce qui semble n’être qu’une banale journée grise peut vite se transformer en une épopée.
Erreur du débutant ou surassurance du professionnel, je m’emballe et poursuis ma route alors que je sais que la pluie est attendue à 15 heures.
Ne trouvant pas un bel endroit pour planter ma tente, je poursuis encore et vise une salle d’attente de ferry surchauffée et un spot de bivouac à côté, surplombant le port de Stokkvågen, encore à plus d’une heure de vélo.
J’y ai dormi il y a deux ans. L’endroit semble assuré pour me sécher et poser la tente.
Mais voilà, ce qui a été n’est plus. La salle d’attente est glaciale et humide. Et des barrières de travaux interdisent l’accès à mon emplacement de bivouac rêvé.
À quelques kilomètres de là, au bout d’un chemin détrempé, J’échoue dans un champ en bordure de fjord.
Le cuissard et les pieds sont détrempés mais heureusement je suis vite au chaud et au sec sous mon coin de parapluie.

Au petit matin, je me retrouve, une fois de plus, dans un décor féerique au milieu des herbes folles qui dansent au vent, le long d’un fjord immobile.
Est-ce qu’il y a dans ma vie un jour où je n’ai fait que tourner la page du calendrier ?
19 – Scandinavie : L’impossible retour
Kilomètre 3 414, Norvège
Qu’est-ce qui a été le plus dur à la fin du voyage à pied de Gibraltar au Cap Nord ?

C’est l’impossible retour arrière du simple vers le complexe, de la confiance à la défiance.
Depuis près de deux mois, je vis une parenthèse de confiance a priori, de sécurité a priori.
Bien évidemment cette confiance et cette sécuriténe naissent pas de nulle part, elles sont soutenues, sous-tendues par une culture, un collectif où chacun se sent responsable de l’équilibre de ce modèle. Un fragile jeu de kapla ou s’empile, confiance interpersonnelle, dialogue social, faibles inégalités, confiance dans des institutions ou règne la transparence, l’efficacité et une faible corruption.
Un équilibre mis à l’épreuve par l’arrivée de personnes qui n’ont pas les codes, ou qui trahissent délibérément cette confiance, notamment certains vacanciers.
J’ai en tête ce camping-cariste français garé en travers sur trois places et qui, sans demander, se branche sur l’eau d’un magasin, car il a vu un tuyau par terre et qu’il s’est procuré une clé carrée du bon modèle.
Mais il y a aussi des trafics qui se développent en Scandinavie et mettent à l’épreuve ce modèle de société, peut-être mal préparé à ces nouveaux défis.

Confiance a priori va de pair avec la corde de rappel du regard social que certains voient comme un revers de la médaille.
Les caméras de contrôle, assez présentes dans l’espace public, complètent cette corde de rappel, notamment aux caisses 100 % automatiques des bars/épiceries des ferries.

Depuis deux mois, je bivouaque beaucoup, mais je me rends aussi dans des campings, des gîtes et des hôtels.
Mon passeport ne m’a été demandé que quatre fois… et encore, pour noter mon nom sur une feuille volante, la plupart du temps.
Confiance a priori ou confiance inébranlable dans le système de paiement nominatif des Cartes Bancaires, qui rend superfétatoire la vérification d’identité ?

Je me sens en paix en Scandinavie. Je souffle, je revis.
À Svolvær, mon vélo est resté une journée entière, en pleine ville, sacoches pleines. Sans le moindre contrôle… et sans le moindre souci.
Le voyage est une vie simple en soi.
Cette année, marcher est remplacé par pédaler. Le reste est inchangé.
Manger, boire, dormir, écrire, m’ennuyer… Une vie monacale, apaisante. Une vie dont on ne revient jamais tout à fait indemne.
Alléger sa vie.
Ce moment loin du monde et loin de tout est une nouvelle occasion donnée de passer ma vie au tamis. Il n’est plus temps de faire semblant.
Vivre, tout simplement.
J’ai bien conscience qu’il est plus facile d’écrire ces lignes, de faire ces choix, au moment où la « vie active » se referme et où s’ouvre un autre temps.
Et si s’ouvrait le temps de la confiance a priori ?
20 – Le chemin & la destination
Kilomètre 3 572, Norvège
L’importance du chemin, ce que l’on vit, versus la destination… Voilà un débat dans lequel je ne rentrerai pas, lassé des injonctions au bonheur, ce marronnier qui refleurit dans les magazines et sur les réseaux sociaux à l’approche de la pause estivale.
Mon choix est fait, c’est &.
Le chemin & la destination sont indissociables pour moi. Siamois.

Pourtant, depuis quelques semaines, sitôt passé le Cap Nord, destination qui m’aimante, j’ai ressenti comme une baisse d’énergie, un recul de la motivation, alors même que dans ce voyage « Roue libre en Scandinavie« , le Cap Nord n’était pas au programme au départ.
Ma seule envie était de cheminer à l’allure de l’escargot et de me laisser happer par l’inconnu.
Alors pourquoi cette nostalgie, ce sentiment de manque ?
Premier enseignement du voyage, je ne sais pas vous, mais moi, je ne sais pas avancer sans point à atteindre, sans horizon.
Héritage « productiviste » d’une carrière dans laquelle tout était mesuré, sous contrôle… ou besoin plus profond, anthropologique ?
Un besoin viscéral qu’aurait l’Homme de planter son drapeau quelque part, de laisser une trace, marquer son passage, comme ont pu le faire nos ancêtres dans les antres de Lascaux ou de la grotte Chauvet ?
J’avoue que je sèche… toujours est-il que je me sens désormais sur le « retour ».
Qu’est-ce qui amène cette baisse de tonus alors même que je glisse le long de la côte norvégienne, pédalant dans des paysages grandioses.

Qu’est-ce qui se construit dans notre inconscient pour qu’un tas de cailloux surmonté d’une sphère, soit l’accomplissement ultime, le voyage d’une vie, pour tant de personnes.

Que nous dit cette tension vers un but que l’on espère, que l’on investi, que l’on sur investi peut-être parfois ?
Je le dis du Cap Nord, comme je pourrais le dire du Kilimandjaro, du Cap de Bonne-Espérance ou du passage de l’Équateur.
Que nous révèlent ces jalons de vie ? Que disent-ils de notre vital besoin de réassurance et… de notre incapacité à « rester en repos dans notre chambre » comme le constatait malheureusement Blaise Pascal ?
Qu’est-ce qui nous amène, parfois, à combler, notre vie d’inutiles futilités au risque de passer à côté d’un essentiel ?
Éviter de rester seul avec soi-même ?
Éviter de se poser de vraies questions ?
Ou bien, est-ce que le trajet retour reproduit inconsciemment le bout de notre voyage sur cette terre ?
La fin du voyage, une petite mort ?
Je dois bien avouer que je n’en sais fichtrement rien.
Pas la moindre idée.
21 – Baroud… à l’ancienne. Rincé mais heureux
Kilomètre 3 856, Norvège
Dites Monsieur Blaise Pascal,
Est-ce qu’être échoué dans une station service déserte en attendant la recharge de mes batteries, ça compte pour « … demeurer au repos dans une chambre » ? (*)

J’enchaîne cinq jours de bivouac et du coup, ça coince un peu niveau électricité.
Dans ces moments là, la station service Circle K devient ma meilleure amie. Je m’offre un petit déjeuner à rallonge et avec l’accord du gérant, je recharge mes batteries externes.

Pas âme qui vive ce matin. Je me pose, déguste un café, deux hot dogs… puis je me mets au repos.
C’est troublant, presque dérangeant d’avoir au moins deux heures devant soi pour expérimenter le repos de Blaise Pascal.
En fait j’y prends goût assez vite.
Je n’ai même pas cet outil qui m’occupe les doigts et endort mon esprit depuis plus de vingt ans : mon smartphone. Pour une fois, il est à mes pieds, collé au mur, avec les autres batteries.
Le vrai repos.
Depuis plus de vingt ans ce petit rectangle noir accapare toute notre attention. Une attention que nous n’avons plus pour nos proches. Une attention que nous n’avons plus pour nous-mêmes.
Il joue sur notre peur de rater une info, une notification, un message…
Il joue sur la peur de se trouver démuni, accidenté au milieu de nulle part… alors même que j’ai vécu sans lui pendant près de quarante ans, accomplissant des « trucs de zinzin », comme dirait François, sans jamais appeler à l’aide, me débrouillant seul dans les pires galères.
Plus pernicieusement encore, le smartphone s’est tellement infiltré dans nos vies que, pour certaines actions ordinaires, comme prendre un ticket de tram à Bergen…, il est désormais impossible de faire sans lui.
J’ai perdu combien d’heures de ma vie, les yeux rivés sur ce petit rectangle ?
J’ai désappris l’ennui, ce luxe rare.
Me voilà donc seul dans cette salle déserte, bercé par le lancinant ronron monotone des armoires frigorifiques.
Mais déjà mon esprit se faufile, s’échappe. Il se projette ailleurs, m’entraînant vers de nouveaux projets, de nouvelles aventures comme s’il refusait de me laisser trop longtemps seul avec moi-même. Baby-sitter zélé.
Je suis contrarié mais incapable de résister.
Blaise Pascal pensait donc vrai ?

Je reprends finalement la route économisant le moindre ion, remisant mon GPS, navigant à l’ancienne, sans ce tableau de bord permanent, kilomètres, vitesse temps, direction… qui monopolise mon attention depuis le départ.

Déjà, je sens ma tête se relever.
Je regarde loin devant, plus loin, bien plus loin.
J’admire le paysage, truffe et crinière au vent.

Et si mes prochains voyages se traçaient au crayon sur une carte IGN ?
Et si la boussole remplaçait le GPS ?
Mes neurones en sont-ils encore capables ou bien ont-ils deserté ces aires cérébrales abîmés par la paresse intellectuelle de l’image qui s’anime toute seule sur le smartphone ?

À Eikefjord je bifurque sur la route côtière afin de suivre le fjord au plus près, sans me douter une seule seconde que « au plus près du fjord » veut dire en à-pic.

Vingt kilomètres plus loin, je n’ai toujours pas trouvé le moindre espace plat pour bivouaquer avec « vue fjord ».
J’ai déjà parcouru plus de 90 km, monté plus de 1 300 mètres.
J’aime ces fins d’après-midi. Le soleil baisse à l’horrizon et donne des reflets cuivrés à la cote de granit.
La fatigue se fait sentir, l’esprit s’évade, la raison s’achève, l’équilibre vacille. Rester lucide, rester lucide pour éviter la chute.

De guerre lasse, je troque la « vue mer » pour un petit replat à côté du musée rupestre d’Ausevik… et ses toilettes de luxe qui me permettent de me rafraîchir et de recharger, de nouveau, mes batteries.

Qu’est ce que j’aime ces journées « baroud », celles commencées dans la fraîcheur du petit matin à 7 h 00 et qui se terminent bien après 20 h 00, rincé mais heureux.
(*) citation originale de Blaise Pascal : » Tout le malheur des Hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre »
22 – Revisiter ses souvenirs
Kilomètre 3 886, Norvège
Il ne vous a pas échappé, qu’une partie de l’itinéraire de ce voyage passe par la côte que j’ai marchée en 2024, notamment la côte ouest norvégienne, jusqu’au Cap Nord.

Anodin ? Pas tout à fait, et même si rien n’était écrit d’avance dans ce voyage, j’étais mu par un puissant aimant : La région des fjords et, surtout, le Finnmark.
Ce matin encore, je reparcours mon passé le long du Sognefjord… et comment vous dire, la magie s’est un peu évaporée dans la brume matinale.

Faut-il revenir sur ses terres chéries au risque d’être submergé de déception ?
Ou doit-on labourer encore et encore les mêmes chemins jusqu’à en connaître chaque racine, chaque caillou ?
Revenir sur les lieux aimés, onguent magique, qui sublime une vue banale en fresque de Michel-Ange.
Pour nous être agréable, notre cerveau ne nous jouerait-il pas un malin tour en magnifiant le passé, le bon vieux temps ?
Il gomme la fatigue ressentie sur l’instant, occulte le vent et le froid pour ne garder qu’une image léchée, façon carte postale.
Et si notre cerveau filtrait la réalité pour ne garder que ce qu’il pense que l’on peut accepter ?
Ce n’est pas toujours vrai. Il est parfois incapable d’atténuer nos peines et nos chagrins, mais il les range un peu plus loin, puis un peu plus loin, puis un peu plus loin… Parfois pas assez loin.
Cette année, dans cette descente de la côte norvégienne, je n’ai sélectionné que de bons souvenirs, pour y revenir, les ancrer, ressentir une émotion au diapason.
Souvenirs : Opium enivrant et carburant vital.

J’ai vécu de bouleversantes retrouvailles avec le Finnmark et l’île de Magerøya… j’ai été content de retrouver certains lieux de bivouac.

Mais j’ai aussi connu des moments plus communs, digérés, intégrés mais toujours vissés au fond de moi.
Reparcourir la côte me donne l’impression d’ajouter un effet 3D à mes souvenirs, de leur donner de la profondeur… et Dieu sait si j’en aurai besoin.
Tel un moine copiste, je calligraphie ces chemins dans ma mémoire. Tel un moine copiste j’y glisse des erreurs çà et là, des interprétations, mais l’histoire reste la même.
Une vie.
23 – Matteo sourit à la vie… et la vie lui sourit
Kilomètre 4 050, Norvège
Quand je rencontre Matteo pour la première fois, nous nous débattons l’un et l’autre dans des montagnes russes au nord de la Finlande avec de bonnes rampes à 9 %, suivi de jouissifs toboggans puis de nouvelles bonnes rampes à 9% suivis de jouissifs toboggans… et ainsi de suite, une journée durant.

Matteo me cueille sans mal dans une rampe, vu que je n’ai pas ses moyens physiques.
Quand ça monte… moi, je marche.

Il me double, me nargue avec son drapeau italien… en pleine coupe du monde.
Sacrilège ! Non je plaisante. Ni lui, ni moi ne sommes très portés sur le foot. Mais il a pour habitude de transporter un bout d’Italie dans ses bagages.
A 23 ans, Matteo a décidé de ne pas faire d’études supérieures, du moins pas pour le moment. Il préfère être pizzaiolo voyageur comme d’autres se rêvent en écrivains voyageurs.
Matteo est revenu d’Australie avec quelques économies et un solide niveau d’anglais, son bac à lui.
Comme moi, il voyage sans plan précis… enfin c’est ce qu’il dit parce que, en creusant un peu, son planning est écrit comme une partition millimétrée.
« Passer rapidement au Cap Nord, puis avancer assez vite jusqu’au Lofoten pour faire quelques balades avant de démarrer un travail à Bergen ».

Je retrouve la fusée Matteo sur le ferry qui nous mène de l’île de Senja au Lofoten. En voyageur malin, il squatte toutes les prises du bateau, histoire de recharger, batteries externes et téléphone.
On s’amuse de l’improbabilité de nos retrouvailles, on se raconte nos deux dernières semaines mais déjà nos chemins se séparent.
À Bodø, sous une pluie battante, quelqu’un me hèle. C’est encore Matteo… qui fait sa pause déjeuner dans un abribus, avant de prendre son train pour Bergen.
Il s’est étalé ce qui étonne une Norvégienne qui participe à nos retrouvailles, mi amusée mi agacée par autant de sans gêne.
Il faut dire que Matteo y va fort avec son réchaud qui fume et son vélo qui bouche l’entrée de l’abribus.
Nécessité fait loi chez les rescapés climatiques, doit-il se dire.
Je découvre que Matteo n’a pas de travail qui l’attend… mais il est certain d’en trouver, ne se fait aucun souci pour les démarches administratives et est persuadé qu’il trouvera facilement un logement à un prix raisonnable.
En fait Matteo, a qui tout sourit, n’est pas chanceux, il construit sa chance par sa compétence, sa capacité à aller vers les autres et une bonne dose de confiance en soi.
C’est à Bergen que je le retrouve. Il quitte sa cuisine un instant pour venir saluer en salle.

Tous les voyants sont au vert : Il a un boulot, une chambre, son rendez-vous pour se faire enregistrer par l’administration… et déjà un groupe de compatriotes devenus ses amis qui lui ont permis d’avancer très vite dans toutes les démarches.
Il ne connaissait personne à Bergen il y a moins de deux semaines… il a fait son trou avec un facilité déconcertante.
Matteo a pour habitude de donner un petit coup d’épaule dans la porte de la vie et elle s’ouvre.
Il sourit à la vie… et la vie lui sourit.
La chance n’a pas sa place dans son parcours… juste une ouverture aux autres XXL et un sens des choix. À salaire inférieur, il a privilégier l’entente avec l’équipe de la cuisine mais aussi de la salle. Tout est pensé, réfléchi.
En moins de deux semaines, le voir dans son restaurant fait plaisir à voir.
Il est heureux comme un poisson dans l’eau… qui va devoir « nager » avec des chaussures adaptées à la météo locale : 230 jours de pluie par an… les autres jours… il neige !
Au terme de son contrat de six mois, le pizzaiolo voyageur reprendra la route à vélo, son Erasmus a lui.
Cio Matteo !
P.S : Vous allez rire… on a même pas une photo ensemble. Là n’est pas l’important.
Il est sur Instagram… si vous voulez vraiment voir sa tête.

24 – Heureux comme un cycliste au Danemark… le retour
Kilomètre 4 600, Danemark
Asphyxié par ma bronchite qui n’en fini pas de finir, je fuis le froid et la pluie de Norvège et me voilà au Danemark dernier pays du périple.

Il flotte comme un air de vacances. Le thermomètre prend dix degrés d’un coup, le soleil apparaît et, avec lui, un sentiment de légèreté.

Je retrouve le paradis du vélo, dans sa version la plus bucolique. Un immense réseau de piste en gravier sillonne toute la côte. Une toile finement tissée entre dunes forêts et rivages.
En mai, au début du voyage, dans ma volonté de tailler la route, j’ai traversé le Jutland par le centre empruntant de longues pistes cyclables rectilignes, construites sur d’anciennes lignes de chemin de fer. Des autoroutes que dis-je, des billards… d’autant que j’avais le vent dans le dos.
Me voilà de retour par un jour d’alerte « grand vent » et je constate, une fois de plus, qu’au Danemark en vélo, la destination se choisi en fonction du sens du vent. Le bivouac aussi.

Je file donc, vent dans le dos, vers la côte est et tente de m’abriter du mieux possible derrière une dune.
Comment vous dire… quand ça souffle au Danemark, ça souffle. Et c’est après avoir renforcé ma tente et enfoncé profondément mes bouchons d’oreilles que je m’effondre.
Je n’ai dormi que 3 heures sur le bateau la veille. Autant dire que j’ai quelques heures à rattraper.

Au matin du deuxième jour, me voilà transformé en touriste grossissant le flot de véhicules qui se rendent à Skagen et surtout Grenen, le « Cap Nord » danois, lieu où se rencontrent deux mers : La Baltique et la mer du Nord.

Après tant de kilomètres de solitude, cette effervescence a quelque chose de déconcertant, d’obscène presque.
Je m’exfiltre au plus vite.

Ne reste plus qu’à me trouver un lieu de bivouac, le plus rapidement possible, car avec le vent de face, même en utilisant le plus grand développement… je recule.

Au matin du troisième jour, le vent a bien baissé, c’est le jour ou jamais pour reprendre du terrain vers l’ouest avant de glisser tout doucement le long de la côte que j’ai tant aimé marcher en 2023, les pieds dans le sable et le regard porté vers l’horizon.

Le bivouac est interdit au Danemark mais l’application Shelter, recense tous les lieux autorisés, souvent chapeautés par le ministère du tourisme. Vraiment top !

Il y a vraiment de quoi faire, mais il faut bien tout ça vu le nombre de cyclistes. C’est terrifiant, on se croirait presque dans les couloirs du métro aux heures de pointe.
Pourquoi dit-on « heureux comme un cycliste au Danemark » ?

Pour ces superbes pistes cyclables qui serpentent sous chênes et les pins. Un petit paradis, je vous dis !
Zéro surprise, tout est fléché. Et cela veut aussi dire, zéro mauvaise surprise.
Cette absence d’imprévus est un vrai luxe pour moi après trois mois d’itinérance. Souffler, lâcher, se reposer.

Pour ne rien gâcher, le soleil est là durablement, c’est enfin l’été… et ma bronchite s’évapore doucement.
À présent, c’est plutôt l’insolation qui me guette.

Cette semaine est empreinte d’une douce nostalgie. Le voyage touche à sa fin, un autre voyage va commencer :
Trente heures de bus pour me ramener à la maison…
Trente heures pour redescendre en douceur de cette aventure… laisser les souvenirs se déposer et relire ce qui s’est vécu.
Avant de nouvelles aventures…
