Une épée de Damoclés…

Kilomètre 2180, Finlande

Curieusement, pédaler avec une épée de Damoclés au-dessus de la tête me ramène à l’essentiel, à l’instant présent.

Prendre soin du vélo, veiller à éviter le moindre tressautement, la moindre ornière, relègue mes préoccupations au second plan et je dois bien avouer que ça me détend.

Est-ce pour faire taire leur vacarme intérieur que mes congénères cyclistes passent leurs journées à écouter leurs playlists et autres poadcasts ?

Je préfère goûter le doux sifflement du vent dans le casque… et le vrombissement des voitures qui me dépassent.

Cet incident technique me décentre et curieusement me recentre sur ce qui m’entoure. Le grain de la route, le virage, puis plus loin les reflets sur le lac.

Les kilomètres défilent.

Aujourd’hui, le vent est avec moi, la route rien que pour moi en ce dimanche matin… et le soleil se fait une belle place au fil de cette journée qui passe en un éclair.

Le lendemain promet d’être un grand jour. Un « baroud » de 125 km, une étape longue,  exigeante, idéale pour me permettre de décrocher, un peu plus encore, de ce qui m’encombre l’esprit.

J’adore ces journées « baroud » elles sortent de l’ordinaire et réveillent un instinct guerrier assoupi par un ordinaire trop plan-plan.

Curieusement, le corps se met en ordre de marche tout seul. Il comprend, avant même que j’y pense « qu’il va y avoir su sport…  » Le message passe à l’esprit qui se met, à son tour, en ordre de bataille.
Résultat… à 15 h 00, je suis déjà arrivé. Même pas drôle !

Journée de rencontres…

« Are you going to Cap Nord ? »

Je sais pas vous mais moi, je me suis tout de suite dit que Philippe était français. Effectivement, il vient de Grenoble et semble passer sa vie sur les routes. Casquette américaine vissée sur la tête, barbe de… au moins tout le voyage, il revient du Cap Nord et hésite pour la suite entre la Hongrie ou la Grèce. Il a déjà dans les pédales, un tour d’Europe depuis le Portugal.

Il faut que je fasse attention, sur cette route, je ne rencontre que de grands enfants, des adultes qui, au fond, revivent leurs premiers tours de roue. Vous savez quand on vous a lâché la selle pour la première fois… et que surpris, dans un équilibre précaire, vous avez pédalé, pédalé content de voir que ça marche et peut être aussi un peu inquiet de ce qui va arriver au bout du jardin.
Quelle chute veulent éviter mes « serial traveler » ?

Philippe me fait l’article de son vélo révolutionnaire avec transmission par courroie et boite de vitesses dessinée par des gars de Porsche.

« Ça supprime tous les soucis de la chaîne et du dérailleur ». Un vrai commercial !

Quelques kilomètres plus loin, un cycliste arrive à ma hauteur et m’apostrophe en Français. Mon logo « Roue libre en Scandinavie », ma carte de visite, fonctionne à merveille.

Rémi est équipé comme un coureur du tour de France et doté du physique rêvé pour ce sport. Sec et élancé, c’est un pro !
Nous échangeons quelques mots, suffisamment pour découvrir que nous logerons, ce soir, au même endroit. Rendez-vous est pris pour le dîner. Il ne peut s’attarder à l’allure de l’escargot, il a peur de se refroidir.

Étonnant Rémi qui a pris l’habitude de fêter l’anniversaire de ses dizaines, à chaque fois, dans un endroit remarquable.
– 50 ans, Kilimandjaro ;
– 60 ans, plus haut col du monde à vélo en Himalaya ;
– 70 ans… le Cap Nord.
De quoi me donner des idées… mais il ne faudra peut-être pas attendre 70 ans pour le Kilimandjaro. Et si on coupait la poire en deux ?

Bref, le soleil est effectivement revenu sur le  chemin. Il a amené le vent qui aujourd’hui m’encourage et me pousse vers Ivalo, pour une réparation express en mode pit stop de Formule 1, chez un réparateur aussi professionnel que peu loquace.

Un jeune viking massif me reçoit à bord de son camion-atelier. Dans un silence de mort, il ausculte ma roue, prend des mesures, vérifie que le roulement n’a pas pris de jeu au cours des 200 km de danse de Saint Guy… la roue se voilant un peu plus à chaque kilomètre.

Le nouveau rayon est fabriqué sur mesure puis la roue est dévoilée avec la précision d’un horloger Suisse.

J’attends à la porte, inquiet comme quand on emmène son enfant aux urgences, tout pareil.
Pourtant ce ne sont que quelques bouts de ferraille et un peu de caoutchouc. Serais-je en train de m’attacher ?

La réparation terminée, la route reprend ses droits et un chapelet de lacs me guide vers Inari, capitale du peuple sami, le plus vieux peuple autochtone d’Europe qui vit à cheval sur la Russie, la Finlande, la Suède et la Norvège, mon terrain de jeu du moment.

Oui, le soleil revient toujours… mais il est grand temps que je retrouve les bivouacs improvisés et l’allure de l’escargot qui me va si bien.

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