Une rencontre… à hauteur d’Homme

Rémi me fait passer l’hebdo n°870 du magazine Golias.

Deux amis journalistes partis de Lyon pour marcher vers Saint Jacques, décrivent un chemin qui n’est pas celui que je vis, chaque année, depuis plus de 15 ans.

Pour eux l’esprit chrétien a disparu et « les riches du 20 ème siècle ont remplacé les pauvres du moyen âge ». Les pélerins sont devenus des touristes surnuméraires et des hebergeurs abusent en pratiquant des prix qu’ils jugent disproportionnés. Les auteurs parlent d’un hébergeur qui leur aurait dit que de jeunes diplômés d’HEC feraient dormir des pélerins sur des paillasses à un prix déraisonnable… à toute fin de les habituer aux auberges espagnoles.
Ils évoquent des pèlerins qui sont tués par le « cagnard » de la Mezzetta…  sans donner de statistiques et ceux qui vivent en  « all inclusive » avec des valises à roulettes qui suivent à chaque étape.

Ce dernier point, souvent abordé par les pélerins et les hébergeurs m’interroge aussi… Et si ces valises étaient les malles d’antan qui rendaient les voyages possibles et revenaient de tours du monde bardées d’ étiquettes de destinations qui font rêver ?

Et si chacun faisait le chemin qu’il veut, le chemin qu’il peut avec ses peurs du moment ?

Remonte en moi l’image de ce monsieur âgé, rencontré au départ de Sarria, 100 km avant St Jacques. Il se se déplaçait avec difficulté, ses pieds raclaient le sol comme peuvent le faire les personnes atteintes de la maladie de Parkinson. Son bout de chemin serait-il sans valeur ?

Remonte en moi aussi cette rencontre marquante, le long du canal de Castille, avec une femme atteinte de sclérose en plaque, qui avançait à moins de 2 km/h. Elle portait, dans un minuscule sac à dos, une gourde un sandwich et un coupe vent. Ces jambes tricotaient. Inquiet, je m’arrête à sa hauteur pour lui demander si elle a besoin d’aide. Elle m’accueille avec un grand sourire.

« Tout va bien, merci ! Je vais aller à Saint Jacques sur mes 2 jambes et mes 2 bâtons… à mon rythme ».

Enfin, le mois dernier, une collègue, pétrifiée par la première marche longue distance de sa vie, 6 jours entre Le Puy-en-Velay et Nasbinals est partie avec une grosse valise, le poids de sa peur.

« C’est fini, c’était super mais j’ai vraiment souffert les 3 premiers jours. On repart l’année prochaine pour le suite ! »

Le sourire sur les photos montre la confiance gagnée. J’imagine que sa valise sera plus légère l’année prochaine… et peut-être qu’un jour, il n’y aura plus de valise, comme on enlève les roulettes sur son premier vélo.

Bref, même si certains commerçants sur le chemin ont plus le sens de l’accueil que d’autres, et que des comportements, comme partout, pourraient être discutés, il me semble que l’essentiel est ailleurs.

Hier, je m’apprêtais à dîner seul quand Ernst, un allemand de 79 ans me demande s’il peut s’installer à ma table.

« Vous avez une bonne tête, je suis sûr que l’on va passer un bon moment » me dit-il.

Rires de sa fille Christina qui l’accompagne et qui semble cliente de la faconde paternelle. Moment de partage aussi fort que fugace. Ils marchent 15 km par jour. Nous ne nous reverrons pas.

Durant le repas, une phrase de ce natif de l’Allemagne de l’immédiat après guerre résonne avec ma lecture de l’article du magazine.

« Ce que je trouve important sur ce chemin, c’est que des personnes de nombreux pays se parlent » dit-il.

Double résonance avec l’actualité politique mondiale qui nous fait nous monter les uns contre en jouant sur nos peurs.

La Chine, notamment, que les médias nous présentent comme une et indivisible, défilant au pas en mode « pensée unique ». Ce n’est pas du tout ce que j’ai perçu de Maimai, jeune professeur d’Anglais Chinoise avec qui j’ai marché il y a 2 jours.
Maimai voyage seule. Elle est venue sur le chemin après avoir vu le film The way. Elle veut rencontrer LE MONDE, partager. Dans nos discussions, sa finesse, sa vivacité d’esprit et son ouverture m’ont fasciné… et sans doute modifié un peu ma perception sur les habitants de son pays.

Ce chemin est riche de paysages magnifiques, d’un patrimoine religieux unique. Mais pour moi, la plus grande richesse du chemin est ailleurs…

Et si le plus important dans ce chemin c’était la rencontre d’un autre qui n’appartient pas à « mon monde » ?

Et si ce lieu de rencontre, loin des siens, dépouillé de son costume de pouvoir, dépouillé des certitudes qu’amènent nos possessions permettait l’emergence de la fraternité.

Compostelle, un chemin de fraternité… avec les deux pieds qui touchent bien par terre.

Et si cette fraternité était le chemin le plus court vers Dieu ?


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