Une autre hiérarchie des priorités

Kilomètre 2964, Norvège

Un rayon qui explose, une jante qui se fissure et c’est tout le périple qui se retrouve suspendu… comme quand votre enfant fait ses dents ou convulse lors d’une bronchiolite.

Certains diront que je ne suis pas le meilleur exemple de père apeuré… mais vous, vous comprenez ce que je veux dire.

En marchant, il m’est arrivé d’avoir quelques galères de bretelles de sac à dos, mais rien
qui nécessite d’interrompre le voyage.

À vélo, je me retrouve un peu comme en voyage avec Jeep, notre âne avec qui nous avons traversé la France en famille il y a quelques années. L’étape n’était terminée que lorsque l’enclos mobile était posé, les sabots curés, le bas enlevé…

Je découvre que je dois prendre soin du vélo, veiller à ce qu’il ne lui arrive rien… qu’il ne tombe pas, qu’il soit en sécurité, qu’il ne prenne pas de chocs, que sa charge soit bien répartie, que sa chaîne soit bien graissée, que ses pneus soient à la bonne pression…

Et je découvre qu’un vélo est finalement beaucoup plus fragile qu’on ne l’imagine.

Après le rayon, ce sont sept fissures découvertes sur ma jante arrière qui mettent ma progression à l’arrêt.

Comment évaluer le risque quand on est néophyte ?

Demander conseil… mais aucune fissure ne ressemble à une autre et personne ne veut me faire courir le risque d’un accident, pas même ChatGPT.

Jauger le risque de casser la jante tout net, un risque physique bien réel.

Est-ce que je peux rouler jusqu’à la prochaine ville de Svolvær sans risque pour moi ?

Déjà j’échafaude le plan B, puis le plan C, puis le plan…

Je découvre une autre hiérarchie des priorités. Tout comme nos enfants, le vélo se retrouve « en haut de la chaîne alimentaire ». C’est lui qui « mange » en premier. C’est lui le centre des préoccupations.

Vais-je trouver le bon spécialiste, aura-t-il le bon modèle de jante, avant les considérations du prix… comme pour nos enfants.

Une fois encore, ce problème me décentre et me recentre, il fait passer au second plan tout le reste de mes préoccupations quotidiennes.

Je ne me suis pas douché depuis trois jours, focalisé sur cette seule préoccupation.

Je prie les personnes qui ont de vrais problèmes, qui souffrent, de bien vouloir excuser tant d’autocentrisme qui, j’en conviens, est totalement et particulièrement futile.

3 000 km d’itinérance à 3 000 km de chez moi perturbent mon discernement.

Je chausse mon casque, j’enfile mes plus gros gants… et me voilà parti vers la prochaine ville, à moins de 10 km/h, évitant tous les trous, toutes les bordures.

À Svolvær, les plans A et B volent en éclat. Aucun modèle compatible n’est disponible dans les deux magasins de la ville.

Me voilà donc contraint de prendre « la dépanneuse », le bateau Hurtigruten jusqu’à Bodø, la prochaine grosse ville, mon plan C.

Les techniciens de Svolvær me déconseillent tout net de poursuivre, ne serait-ce qu’un kilomètre.

« Une fissure ça s’étend et ensuite ça casse, alors sept… »

Je m’épuise en plans alternatifs. Je suis, mine de rien, très loin de mon point de d’arrivée. Il me reste près de 3 000 km à parcourir… et je ne sais pas si les lettres de l’alphabet suffiront à échafauder tous les plans avant que je ne me résigne à un retour anticipé à la maison.

Trois heures du matin, le bateau me dépose, sur un quai désert. Un grain aussi fin que froid me fouette le visage et me sort de la torpeur entretenue par le ronron du navire.

Impossible de m’endormir après ça, les plans n’en finissent pas de s’échafauder. J’en suis à la lettre H. Vous avez dit un terrain anxieux ? C’est possible.

De guerre lasse je m’effondre. Je suis debout depuis près de vingt-quatre heures.

Sport 1 Bodø ouvre à 10 h 00. Pourtant dès 7 h 00 je suis debout. J’anticipe en récupérant la fiche technique de ma roue, notamment les cotes de l’axe traversant, les dimensions… Je suis mûr pour un dossier de Validation des Acquis par l’Expérience.

Bingo !

Le technicien fouille dans son stock et revient avec une roue, la bonne. Il en a une et une seule… mais cela me suffit largement à mon bonheur.

Professionnalisme et gentillesse caractérisent cette équipe sur les avis Google… et cela se confirme ce matin. Merci !

Me voilà soulagé. Je vais pouvoir me doucher… et reprendre la route demain.

« On the road again… again… 🎶 »

Vous pouvez retrouver tous les articles du voyage, dans l’ordre chronologique en cliquant sur le lien Roue libre en Scandinavie


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