Abdulai citoyen du monde

3 heures du matin, mon deuxième bus pour la Scandinavie a une heure de retard… pour le moment.

Sur le parking de la gare routière de Gerland certains « comatent » à même le sol, d’autres se font gentiment arnaquer par des faux chauffeurs Uber qui démarchent tous azimut. Ils n’acceptent que le cash, mais te montrent où se trouve le distributeur le plus proche.

– « C’est la misère ce soir, que des jeunes », me dit l’un d’eux.

Le gardien de nuit de la station service d’à côté arrondi ses fins de mois en proposant des boissons fraîches aux échoués de la route.
Tout ce petit monde reconstitué, cette cours des miracles, est tiraillé entre impatience et fatalité.

Arrive à ma rencontre un jeune Guinéen, qui semble plus perdu que moi. Petit, fluet, élégamment habillé, des yeux rieurs. Il semble avoir 15 ans à peine, mais ses grandes lunettes teintées, lui donnent un air de… grand.

Abdulai cherche son son bus pour Hambourg, le même que le mien. Il part retrouver sa famille pour fêter l’Aid. L’occasion de recomposer la famille « éclatée façon puzzle » entre la France, l’Allemagne et les États-Unis.
Dans sa famille proche, parents, frères, sœurs,  plus personne ne vit plus en Guinée konakry.

Son père, habite en Allemagne, il a pu faire venir légalement son épouse et un frère d’Abdulai.

Sa soeur qui a bénéficié du tirage au sort de la Carte verte, a fait entrer aux États-Unis, sa fille et le petit frère d’Abdulai.

Pratiquement toute la famille est entrée légalement dans son pays d’adoption.

Abdulai, lui, a voulu faire un peu comme ses copains, il a quitté, la Guinée après 2 ans de fac. Lui et ses copains ont fait le choix de l’immigration illégale.

– « C’est plus rapide, tu mets moins d’un mois pour remonter le Mali et l’Algérie, arriver au Maroc puis prendre un bateau gonflable pour l’Espagne, c’est super simple. Ensuite tu fais les dossiers et tu as les papiers, voilà ! »

Abdulai regrette amèrement son empressement, il dit juste, pudiquement, qu’il s’est vu mourir durant la traversée maritime. Je suis troublé. Il a débarqué sur la côte où j’ai marché au départ de Gibraltarau Cap Nord en 2022, peut-être près de là où j’avais vu des pierres récemment déplacées, encore humides. Là où j’avais senti un prèsence (1).

– « Je déconseille la traversée à tous mes amis, c’est vraiment trop risqué… légalement c’est mieux, même si c’est plus long.

La partie terrestre, c’était bien organisé, il y a des gars à moto qui nous approvisionnent en eau et en nourriture, directement dans le désert. C’est simple, c’est politique. C’est tout politique. »

Toutes les deux phrases il a cette même réplique, « c’est politique, tout est politique », comme pour esquiver ce qu’il peine à comprendre.

– « C’est surtout mafieux ? » Dis-je.

– « Oui c’est vrai, tu as raison.
Ensuite, je suis arrivé en Allemagne, mais j’ai eu du mal avec la langue, alors je suis allé en France car j’avais appris le français à l’ecole. J’ai pu faire un CAP de mécanique auto, j’ai un CDI, un logement, je paie mes taxes. Je demande pas plus, une vie tranquille.

Enfin un peu plus… je me suis marié l’été dernier en Guinée. J’ai fait le dossier pour que ma femme me rejoigne légalement. C’est mieux !
Le dossier est fait. Ils sont venu voir mon logement, vérifier mes fiches de paie, mon casier judiciaire vierge, tout ça, tout ça. Maintenant, c’est le préfet qui doit décider. »

Toutes les 5 minutes, nous interrompons notre conversation car il est appelé par la terre entière… son épouse en Guinée, sa sœur qui va avoir du retard, son frère en Allemagne qui lui demande où il en est, ses cousins… .

Abdulai est un citoyen du monde, il n’ a pas de frontière, il est chez lui partout. Pour lui, il n’y a jamais de problème, tout est simple… en fait.

–  » Et tu n’as pas envie de retourner un jour vivre en Guinée ? « 

–  » Peut-être qu’un jour j’y retournerai pour ouvrir un garage. Mais il n’y a pas de sécurité en ce moment et puis ceux qui sont restés, ils sont jaloux. Ils imaginent qu’on est riche. Si je retourne m’installer j’aurai des problèmes de sécurité, des gens peuvent m’attaquer. »

À son tout il me pose des questions. Il est intrigué par cette grande housse noire que je tire sur ma valise à roulettes.

–  » Tu es musicien ? »

–  » Non c’est un vélo, je pars faire le tour de la Scandinavie. »

– « Ah… t’es un touriste » !

Fou rire général…

Vous pouvez retrouver le début du voyage en cliquant sur le lien Roue libre en scandinavie

(1) Vous pouvez retrouver ce passage dans « Le voyage interieur  » Cimetière d’épaves, cimetière tout court.


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