Dès la sortie du Puy-en-Velay, après l’interminable première côte, je démarre en petites foulées afin que mon corps mémorise le rythme.

Me voilà bien vite attablé devant une super salade tomate mozza à Montbonnet. L’arrivée n’est plus qu’à quelques kilomètres, le soleil brille, le ciel est bleu… Le bonheur !
Arrivent 2 pèlerins lourdement chargés. L’un vient de Gap… l’autre de Munich. Nous devisons de table en table. Nous nous demandons, d’où nous venons, où nous allons… pas beaucoup plus… c’est ça la pudeur du marcheur, « la pluie et le beau temps du chemin ». À ce stade pas de prénom, pas de pourquoi… ce sont des questions de 2 ème et 3 ème rencontre.
De Monistrol à St Alban sur Limagnole… Grosse journée en perspective… entre 46 et 50 kilomètres selon les options.
A 6 heures il fait jour et me voilà devalant de bonheur vers Monistrol d’Allier.

À la chapelle Sainte Madeleine, je fais la connaissance d’une jeune femme, qui habite Clermont-Ferrand comme moi, dans le même quartier. Les hasards du chemin.

Elle n’a jamais marché mais est partie pour la semaine, sur un coup de tête.
Cette montée redoutée par nombre de pèlerins, la terrifie. Est-ce son stress qui la fait me parler jusqu’à perdre haleine, est-ce la peur de ne pas y arriver ?
Tout y passe, le contenu de son sac de 7 kg qu’elle trouve trop lourd, son régime alimentaire trop souvent déséquilibré qu’elle essaie de ré équilibrer durant cette semaine, ses prochaines étapes, son projet de manger moins sucré… un pont entre nous.
J’écoute en silence, trop content de ne pas me mettre dans le rouge. Je relance la conversation au juste nécessaire pour préserver ma respiration. Je partage
mes expériences sur le chemin de St Jacques et ailleurs. Je lui raconte que je marche pour beaucoup de personnes qui ne se déplacent plus trop. Je suis leurs jambes et leurs yeux… comme ils disent.
« Et bien tu auras une fan de plus, une jeune ! »
Je voie ses yeux s’éclairer. J’ai, sans le savoir, allumé une mèche, inspiré. Elle se projete sur la,suite du chemin l’an prochain… « au moins 1 mois, j’aimerais bien! «
Bientôt nous apercevons les premiers toits du hameau qui marquent le terme de la montée. La jeune femme est la première surprise.
« Ça c’est fou. Tu es arrivé sur ma route juste quand j’en avais besoin! »
Je souhaite un bon chemin à… Angelina et je reprends en petites foulées. Il me reste plus de 30 km.
C’est un brin fatigué que j’accoste à Saint Alban sur Limagnole.
Repas pèlerin très sympa au restau du « Gîte de la butte aux oiseaux ». J’adore ces longues tablées d’inconnus à découvrir. Je retrouve mon voisin de tablée de Montbonnet. Il est bluffé.
« Comment es-tu déjà là ? Sans être fatigué en plus ».
Il minimise son effort, oubliant que lui aussi est là… et que son sac pèse 4 fois le poids du mien. Je me lie d’amitié avec celui qui s’appelle désormais Martial, un médecin qui vient de prendre sa retraite à 69 ans… et fait une coupure pour mieux ouvrir ce dernier livre de la vie.
À côté de nous, un Breton qui habite au Québec depuis 25 ans. En face, un couple de Suisse Allemand au français parfait.
Une fois de plus la discussion est vite intime… avec ces pèlerins que je ne reverrai pas. Quoique…
Ce matin au petit déjeuner, je suis rejoint par une jeune femme et son jeune enfant. Elle est belle… comme le jour qui se lève… encore plus belle que le jour. Des jambes infinies et sculptées jaillissent de son mini short et trahissent son gout immodéré pour la course à pied longue distance. Elle decouvre mes Asics Trabuco posées sur l’étagère à l’entrée puis ma tenue… collant de course et sac mini.
« Vous êtes un trailer ? »
La discussion est toute trouvée. Nous parlons de nos chemins, chemins de vies et chemins de poussière. Je me surprends à parler de St Jacques comme de ma colonne vertébrale.
Puis vient le tour du voyage Gibraltar Cap Nord, de mes autres envies… le Cap Nord à ski…
« En fait, vous êtes un explorateur ?! »
« Oh, non. Un marcheur tout au plus, un caboteur du connu ».
Depuis le début du petit déjeuner, l’enfant a le nez dans sa tasse de chocolat. Un regard fuyant, même avec sa mère, qui pourtant tente de capter son attention par tous les moyens.
Elle demande à son fils…
« Toi aussi tu voudrais devenir explorateur ? »
« Mais tu en est déjà un, en explorant le chemin entre le Puy et Aumont-Aubrac » dis-je.
En un éclair, il se retourne vers moi, une lumière s’allume dans ses yeux.
« Ah ouais ! »
Le début d’une vocation ?
Remonte en moi la plus belle rencontre épistolaire de Gibraltar Cap Nord.
L’an dernier, j’ai partagé mon voyage avec la classe de Claire, professeure des écoles de Haute Normandie. Génial partage durant tout un trimestre… dessins, vidéos, visio…
Et en novembre, 6 mois après l’arrêt de nos échanges, Claire me fait passer une touchante lettre…

Merci Baptiste, merci mon petit bonhomme… vous m’aidez à avancer.
Je me lève pour me préparer. Mon hôte sort de sa poche, une pièce de 2 euros. Il la pose sur la table du petit déjeuner,aussi discrètement que le ferait un grand-père qui glisserait une piece à son petit-fils. Il me demande de prier pour lui à Saint Jacques.
Cette scène fait remonter en moi le souvenir de ce viel homme buriné portant béret et veste de bleu de chauffe hors d’âge, croisé sur le bord d’un chemin, il y a 15 ans. Son souvenir est gravé dans ma mémoire.
Après avoir déposé 2 noix dans ma main, il la referme délicatement comme on le ferait d’un tabernacle.
« Priez pour moi à Saint Jacques »
Promesse tenue et les 2 noix sont encore aujourd’hui sur ma table de nuit.

10 km avant Nasbinals, Martial est dans mon viseur.
« Ça va ? »
« Ben non… je suis parti à 6 heures, toi à 8 heures et tu me doubles ».
La vie n’est pas une course, mais je lui promet une bière à l’arrivée.
Il arrive épuisé, titubant presque.
Après la bière, je lui propose de l’héberger dans mon gîte et lui faire à manger ce soir, mais il décline poliment. Il voudrait camper pour faire sécher sa tente, pliée humide il y a 2 jours.
Je reconnais bien là un besoin de solitude, le sens de sa coupure. Bon chemin Martial !
C’était trop beau !
En ce 4 ème jour je peine à sortir du lit mais je sais que les plateaux de l’Aubrac, au petit matin sont toujours un ravissement pour les yeux les oreilles… tous les sens en fait.
Je suis seul en chemin ce matin.

Les oiseaux gazouillent, trop contents de goûter à l’air frais délicieux et protégés par ciel d’un camaïeu de gris parfait qui laisse passer quelques traces d’un bleu profond, toile magnifique.

J’aime partir dans la fraîcheur du matin accompagné par le concert des oiseaux qui apprécient cette agréable douceur qui disparaît à mesure que le soleil monte et frappe tout.
En l’espace d’un instant, à la faveur d’un changement de versant on passe de la douce odeur de l’herbe fraîche à la fragance plus musquée des pins.
Les grillons prennent le relais. Peut-être les cigales dans quelques jours, plus au sud.
Le bonheur !
Sur ce terrain que je parcours, un peu à marche forcée, très vite je suis à Aubrac

Puis à Estaing

Je termine cette semaine.. un peu à l’agonie, ne profitant ni des Vêpres, ni du spectacle d’animation du tympan.

… et les petits curieux

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