Le voyage intérieur : 12 000 km à pied de Gibraltar au Cap Nord

Christophe Vesco assis au pied de la sphère qui marque le Cap Nord. Point d'arrivé d' un voyage à pied de 500 jours, 12 000 KM le long de la côte Atlantique. Photo ChristopheVesco.com

Le voyage intérieur

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Paimpol Bergen en 2023

Préface

Durant 35 ans j’ai couru. Professionnellement, dans la vie de tous les jours, sur les chemins de Saint Jacques, les marathons, les 100 km de Millau…

Puis j’ai ressenti le besoin de ralentir, marcher, prendre 3 ans pour retrouver un rythme correspondant plus à mon état, à mon envie.

Aller à ma rencontre pour pouvoir rencontrer l’autre !

J’ai découvert le thru hiking, la randonnée longue distance d’un point A à un point B, en 2012 en courant 1 300 km sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle, en 6 semaines.

Au terme de cette aventure, triste de la fin de cette trop courte parenthèse, j’ai mis en place les moyens de m’offrir 3 ans de congés pour traverser l’Europe à pied de Gibraltar au Cap Nord en longeant la côte Atlantique.

De ce voyage initiatique, je rapporte un récit écrit au jour le jour, une vision décalée de la vie et du monde que permet ce magnifique pas de côté. J’espère que vous prendrez autant de plaisr à me lire que j’ai eu de bonheur à écrire et à vivre ce voyage interieur hors norme qui a boulversé ma vie.

Merci à mon épouse et à mes filles d’avoir rendu cette aventure possible !

Christophe Vesco

De Gibraltar à Paimpol… première partie

C’est parti !

Gibraltar, le 28 février 2022

C'est le jour J, me voila avec mon sac à dos posant à la pointe de l'Europe à Gibraltar. Devant moi, 500 jours de marche, 12 000 km à pied le long de la côte Atlantique jusqu'au Cap Nord. Photo christophevesco.com

Ma présence à Gibraltar résonne très fortement avec la guerre qui tonne aux portes de l’Europe, tant ce tout petit rocher, Djebel Tarik, le mont de Tarik a été au centre de multiples convoitises, au cours de son histoire.

Toutes les vicissitudes, tous les tracas que je vais vivre au cours de ce voyage, ne sont rien comparés au drame qui se joue en Ukraine et je pense particulièrement aux Ukrainiens mais aussi aux jeunes Russes embarqués, malgré eux, dans ce funeste désastre humain.

C’est aujourd’hui le jour J, le début d’un voyage de plus de 500 jours de marche. Une décharge émotionnelle intense, me secoue violemment. Un sentiment très ambivalent me paralyse et me booste tout à la fois. Je suis heureux de pouvoir démarrer ce chemin, heureux de me retrouver seul et paradoxalement, déjà trop seul. Je ressens un vide, un manque.

Aujourd’hui, rien de très sportif au programme. 12 km, pour aller pointer au départ, à la Punta de Europa et passer en Espagne. Je cherche encore la meilleure organisation pour mon sac, il ne fait pas partie de moi, pas encore. Je le perçois comme une enclume que je dois traîner.

Top départ depuis la pointe de l’Europe déserte. Le chant du Muezzin de la mosquée Ibrahim al Ibrahim m’accompagne, ainsi que les premières gouttes de pluie, les premières bourrasques.

Gibraltar est un magnifique petit morceau d’Angleterre. Main Street, les Royales boîtes aux lettres, les cabines téléphoniques rouges, les pubs. Très dépaysant. Particularité, ici on roule à droite, on accepte les € mais la monnaie est rendue en £. Un territoire hybride avec un passage de frontière plutôt gentillet. Le garde-frontière Espagnol jette un rapide coup d’œil sur mon passeport, bien loin de l’extrême rigueur de l’enregistrement au départ de France où la police scanne tous les passeports. Un espace Schengen à géométrie variable ! Algesiras, Tarifa, Cadix se profilent, de quoi rentrer dans le chemin, dans la pluie, dans le vent.

Cimetière d’épaves, cimetière tout court

Tarifa, le 1er mars 2022

Spectacle désolant sur une centaine de kilomètre de côte un cimetière d'épave à ciel ouvert. des centaines d'embarcations de fortune utilisées par des migrants pour rejoindre l'Europe. Photo christophevesco.com

Glaçant !

Troublant cimetière d’épaves, les restes de plus d’une centaine d’embarcations éparpillées jusqu’à Tarifa et au-delà. Tant de vies déracinées, dans le meilleur des cas. Troublant, dérangeant, le mot juste m’échappe. Innombrables bivouacs abandonnés. Vêtements, bidons, sacs plastiques par milliers jonchent la côte. De la terre encore humide sur des pierres fraîchement déplacées. Je sens une présence, mais je ne vois personne.

Goûtons la chance de vivre dans un pays en paix !

Qu’il m’est difficile de ralentir !

Armação de Pêra, le 17 mars 2022

plage de sable plate, sable humide, ciel bleu c'est un paradis pour un marcheur au long court. Inutile de réfléchir, c'est tout droit. Photo christophe Vesco

En cette 3 ème semaine, je suis dedans. Un rythme s’installe. Chaque chose est bien à sa place dans mon sac. C’est très important l’ordre, pour ne rien oublier, quand tous les matins je déménage ma vie. Mais, il m’est difficile de ralentir. Il m’est difficile de vivre le moment présent. Je dévore les kilomètres comme un ogre, remplaçant une addiction par une autre. J’ai besoin de réduire le rythme, passer en dessous des 30 km en moyenne, le Cap Nord, est encore très loin. Je dois apprivoiser le temps long, travailler l’économie du geste, si je veux réussir cette école buissonnière XXL.

Je peine à dompter mon GPS, qui me propose toujours l’itinéraire le plus court. Il ne connait pas le beau, le bonheur de marcher sur une plage déserte au petit matin, l’enivrante senteur de l’iode, le bruit des vagues. C’est en fin de compte rassurant que ce précieux compagnon de voyage, reste juste à sa place d’outil d’aide à la décision. Un peu forcé, à contrecœur, il se plie à ma volonté : Toujours plus près de l’océan !

Combien de chemins empruntons-nous en automatique, dans nos vies personnelles et professionnelles ? Plusieurs fois il m’est arrivé de rentrer du travail sans me souvenir du chemin emprunté. A-t-on encore le réflexe de reprendre en main nos vies ? C’est une question que je me pose tous les jours, lorsque je force mon GPS à sortir de son algorithme de confort.

Et nous, quand sortons-nous de nos algorithmes ?

La table, un spectacle vivant !

Tròia, le 31 mars 2022

Restaurant désert. En Espagne un marcheur Français est rarement à l'heure Espagnole pour les repas s'il veut se reposer. Photo Christophe Vesco

La forme et le moral sont revenus depuis un excellent repas dans un restaurant, un peu chic et branché de Carvalhal et surtout, le seul ouvert ce soir-là. C’est mon petit privilège. Je dîne très souvent seul mais en retour je peux profiter, à loisir, du spectacle des tables qui m’entourent. Nul besoin de parler la langue, ni d’entendre les mots pour saisir la cène, qui se joue. Au fil des années, je suis devenu un expert. Le rapport faussement amical entre les copines, les subtils signes qui posent le cadre d’une relation, l’ascendant naturel de l’une sur l’autre.

A table se joue la vie, rarement équilibrée. Du père de famille qui place tout le monde. Femme, belle fille, fils et petits enfants, qui par un jeu de chaises musicales, chamboule son ordre établi, en une fraction de seconde. Le père sauve l’essentiel, Sa vue sur l’océan. Son épouse se retrouve, comme toujours, dos à la mer, presque en face de lui. Pas tout à fait quand même, il conviendrait de ne pas gâcher sa vue sur l’océan. Sur le reste de sa famille, il n’a plus la main, plus de rôle… sauf pour payer l’addition.

Il y a ce couple dînant côte à côte, l’égalité obtenue de haute lutte ? La conversation est aussi vide que l’absence de regard. Ils tentent tour à tour d’accrocher le mien. Ils comblent par la boisson un manque. Manque de communication ? Manque de désir ? Manque d’amour ? Je ne sais pas qui conduit ce soir, mais ils vaudraient mieux qu’ils rentrent à pied. Mojito XXL + 2 bouteilles de rosé, ça dépasse !

Ce soir à la table d’à côté, c’est la maison du bonheur ! Un père encore jeune, couve d’un regard attentionné, d’encore jeunes ados. Il pardonne, la carafe qui se renverse, son plat espièglement pillé par sa jeune épouse. Il tente une réprobation qui se poursuit par un sourire pour se terminer en une tendre moue. Ce grand barbu n’a plus que les attributs de la virilité, il a définitivement lâché l’affaire.

Ce couple qui rend visite à un ami, retraité Français, établi ici et qui entend bien montrer qu’il est tellement bien intégré qu’il peut se permettre de désobligeantes familiarités. Claquant des doigts pour appeler le serveur puis le réprimandant, en Français dans le texte. J’ai honte ! Il sait tout mieux que tout le monde, il a tout mieux réussi que tout le monde… son entreprise de transport, la vente de l’affaire, son divorce, son installation. Bref il réussit tout cet homme-là… même à agacer son couple d’amis, qui tentent de le cacher comme ils peuvent. Ce sont ses obligés du moment.

Lors de ce dîner, je convoque le best of. Ils ne sont pas tous là ce soir, ils resurgissent, comme un feu d’artifice.

Mais revenons à mon étape du jour. Je quitte Carvalhal par un chemin rectiligne sur plus de 5 kilomètres. Me voilà dans les rizières de Comporta. Premier ravissement, il fait beau, la magie de la veille semble se poursuivre. Je dérange, avec plaisir des oiseaux qui s’envolent devant mes yeux, pour se reposer 200 mètres plus loin. À mon arrivée, ils redécollent. Mon GPS, me suggère de prendre un peu de hauteur en montant sur la dune qui surplombe et protège les rizières des vents de l’océan. Le sable enfonce je peste, j’imagine faire demi-tour et poursuivre par la route. Et puis je me dis, que quitte à enfoncer, autant enfoncer sur la plage. Et là, c’est magique ! Magie de la marée basse ? Le sable est dur, la plage est plate.

C’est parti pour 20 km de pur bonheur. Je fais la course avec un petit chalutier qui pêche à moins de 100 mètres du rivage. Je surprends des commandos, tout de noir vêtu, qui posent fièrement avec leurs fusils d’assaut, au sortir de l’eau.

J’échange avec des pêcheurs de coquillages. Pas besoin de long discours. A mon « Bueno ? » pouce levé, ils me répondent par une moue, pouce baissé, montrant un petit sceau à peine rempli. Très vite le plaisir tourne au calvaire. Le vent s’est levé et belle plage ou pas, le vent de face restera toujours l’ennemi juré du marcheur. Coincé sur la plage barricadée de barbelés pour protéger le cordon dunaire, je prends mon mal en patience en attendant que Maps.me, m’indique, la première sortie de cette autoroute de sable… direction une jolie piste cyclable qui me conduira jusqu’au cœur d’une marina, très proprette, très ville nouvelle friquées, Tròia, mon étape de ce soir.

Elle est où ta voiture ?

Viana do Costelo, le 26 avril 2022

Restaurant Indien désert. En Espagne c'est souvent un bon moyen de diner très tôt, à partir de 18 h

Retour, sur une étape, il y a quelques semaines… Il est 17 h 00. Je termine tardivement une trop longue étape, de 39 km dont une dernière très belle et très longue partie sur la plage. J’ai un peu mal partout. Je n’aspire qu’à une douche, un rapide repas et un bon repos pour pouvoir repartir demain. A l’hôtel, je demande où se trouve le restaurant le plus proche et surtout celui qui ouvre le plus tôt possible.

« Juste à l’angle, un restaurant Indien » me dit la réceptionniste.

2 personnes en terrasse, le patron et le cuisiner. Une tactique pour faire venir le monde ? Comme souvent, à 18 h 00, je suis seul. Je « privatise » le restau ! Mais ce soir, un jeune Indien pousse la porte.

Arun a 35 ans, l’œil rieur, un contact particulièrement facile, une bonne humeur communicative. Très rapidement nous discutons de table à table et il termine à la mienne. Chauffeur particulier, il travaille pour une vieille dame. A plusieurs reprises il parle de cette vieille dame. J’imagine une vieille retraitée Anglaise qui ne sort jamais et lui laisse le temps de profiter de la vie, tranquille. Sa patronne est en fait une industrielle Allemande de… 50 ans. Je ne sais pas comment je dois le prendre le « vieille », moi avec mes 56 ans. Son travail c’est d’avoir toujours son portable allumé, d’être disponible 24/24, 365 jours par an. Il navigue entre Munich, Milan, Gstaad, Monaco, Dubaï et… le Portugal, que sa patronne adore.

« Et quand on ne t’appelle pas ? »

« Je suis libre de faire tout ce que je veux… mais ça n’arrive pas très souvent ».

J’ai du mal à comprendre ce que je considère comme de l’esclavage moderne. Pourtant il a la « banane » et n’échangerait pour rien au monde sa place sur la voie de gauche des autoroutes du monde, le pied bien à fond sur la pédale de droite. Son univers est très loin du mien. Je n’ai jamais rencontré de chauffeur privé avec Maserati, Mercedes ou BMW de fonction. 

Parmi ses missions, convoyer les bagages de Madame dans un coffre scellé. Sa patronne n’aime pas voyager avec ses bijoux lorsqu’elle prend l’avion. Il part avant, par la route, pour qu’elle puisse en disposer à son arrivée. Et c’est reparti ! Un coup ce sont les enfants à transférer du pensionnat Suisse à Munich… de Munich au Portugal et retour…

C’est un Go Fast privé. Plus de 50 000 km/an, parfois 7 jours sur 7. Et tout ça pour l’équivalent du salaire minimum Français, logé, mais pas toujours nourri. « Mais à Dubaï, j’ai moins de charges et d’impôts ». Ouf, je suis rassuré ! Il trouve que c’est un bon salaire pour lui. Divorcé, il a un enfant de 13 ans qui vit chez ses parents en Inde. Il ne l’a pas vu depuis le début de la pandémie en 2020. Peu de communication, son fils ne le considère plus vraiment comme son père. Il en souffre, mais ne peut pas faire grand-chose. Il doit travailler pour que toute sa famille ne manque de rien.

Puis vient mon tour… J’ai eu du mal à saisir son monde, il a encore plus de mal à même comprendre mon projet.

« Mais où est ta voiture ? »

« Je n’ai pas de voiture je marche le long de la côte Atlantique. »

« Oui, ça j’ai compris, mais où est ta voiture ? »

« Ma voiture est restée en France » je vais de Gibraltar au Cap Nord à pied. »

« Non mais sérieusement, où est ta voiture ? »

Il est hilare, je suis hilare. Nous n’en revenons pas… la rencontre, de deux vies aussi différentes, dans un restau désert, un soir au fin fond du Portugal. La soirée se termine bien tard mais je ne sens plus la fatigue, galvanisé par cette rencontre. L’un et l’autre, nous rêverions de vivre la vie de l’autre, comme une petite souris, mais juste un instant. Pour rien au monde il n’imaginerait mettre ses pas dans les miens.

« Je te raccompagne ? »

Incorrigible ! Il ne peut pas imaginer que je puisse marcher.

« Non merci, je suis à côté, je marche ! »

C’est sur un grand éclat de rire que ce termine cette soirée surréaliste, cette rencontre du 3 ème type entre 2 personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer. C’est aussi ça le chemin. Des éléments sont modifiés pour garantir l’anonymat.

« Je goûte le plaisir de chaque pas comme si c’était le dernier »

Cee, le 7 mai 2022

Chemin de Saint Jacques. La voie de Porto. En Galice des bancs sont instalés et des bornes en granite permettent aux pélerins de ne pas se perdre. il suffit de suivre la flèche

Depuis Porto je cheminais sur le chemin de St jacques de Compostelle Portugais et depuis 2 jours me voilà de nouveau seul. J’apprécie de quitter cette « jolie colonie de vacances ».  Loin de moi l’idée de juger. Comme sa vie, chacun fait le chemin qu’il veut, chacun fait le chemin qu’il peut.

L’autre jour, j’écoutais un homme qui venait d’arriver à Saint Jacques de Compostelle. Il téléphonait à ses proches et faisait part de la crainte qu’il avait eu de ne pouvoir terminer, paralysé par une douleur à un pied. Pour lui ce chemin de 300 km depuis León était un véritable dépassement. Il avait puisé au plus profond de lui. Son visage fatigué montrait tout à la fois de la fierté et de l’apaisement. Cet état d’apesanteur que l’on ressent quand, allongé sur la place Obradoiro, face à la Cathédrale, on goûte l’instant présent. Le bruissement des pèlerins, comme un écho des millions de pèlerins des siècles passés, est un murmure qui berce cette parenthèse temporelle qu’est l’arrivée à pied à St Jacques de Compostelle.

Cela fait resurgir en moi, l’image de cette femme que j’aperçois devant moi, chancelante à chaque pas. Ses jambes tricotent. Lourdement en appui sur ses 2 bâtons, elle chemine à 1 km heure, à peine. Arrivé à sa hauteur je lui demande si elle a besoin d’aide et c’est un grand sourire qui me répond. « Je suis contente d’être là, je goûte le plaisir de chaque pas, comme si c’était le dernier ! » Elle rayonne de bonheur, comme dans un état second. Atteinte de sclérose en plaque elle veut aller au bout, elle veut aller à St Jacques, sur ses 2 jambes et ses 2 bâtons.  Je me mets à son pas et nous cheminons ensemble, presque en silence, presque en prière. Je reste marqué par notre rencontre, même près de 10 ans après.

Me voilà maintenant seul sur mon chemin. Je goûte le plaisir de chaque pas comme si c’était le dernier.

Lassitude

Fene, le 21 mai 2022

Levé de soleil en Galice
Photo Christophe Vesco

Je vous ai caché que depuis l’arrivée en Espagne, je ressens une profonde lassitude aggravée par le manque d’intérêt de la traversée de l’agglomération de Vigo, par le décalage que j’ai ressenti dans mes rencontres avec les pèlerins de St Jacques. Rien n’arrive à rompre ce sentiment, ni l’escapade à St Jacques de Compostelle, ni le week-end de repos à Fisterra. 

J’ai pensé, un temps, que la beauté du chemin des phares ferait repartir ce moteur…mais non ! C’est magnifique, vraiment magnifique, mais là fraîcheur des premiers temps à disparue. Je vis dans la nostalgie du Portugal, alors même que je me souviens que tout n’a pas été rose. Intéressant ce sujet de la nostalgie. Pourquoi ne pas se satisfaire de ce qui advient ? A quoi sert la nostalgie ? A baigner notre cerveau d’Opium confortable ?

La répétition des étapes, le déménagement tous les jours font l’effet d’une grosse machine à laver. Je tourne dans ce tambour depuis près de 3 mois. J’ai l’impression d’être dans le film « Un jour sans fin » je me réveille le matin pour vivre peu ou prou la même journée. Une journée toujours aussi chouette, mais la même. On s’habitue très vite au beau. On devient vite très exigeant. J’ai vraiment un problème d’enfant trop gâté. Je prie toutes les personnes qui vivent de vrais problèmes, de vraies douleurs, de vrais déchirements, de bien vouloir m’excuser.

Que m’apprend ce voyage ? En fait, qu’est-ce que je suis venu chercher dans ce voyage ? Et si j’étais trop impatient ? Et si je demandais trop ?

En 2012, au bout des 6 semaines de course à pied vers St Jacques de Compostelle, je m’étais fait cette réflexion de m’être ennuyé et de ne pas avoir eu de temps pour moi. Cette sensation se reproduit aujourd’hui.

Et si c’était ça mon projet ? Prendre le temps de m’ennuyer… quel luxe !

Je ne vous oublie pas !

Muxía, le 23 mai 2022

Je suis fatigué. Aujourd’hui, je réduis l’étape et décide de dormir dans un lit. Hier, la nuit a été courte dans ma tente au Cap de Touriñan. Le vent incessant interdisant tout assoupissement.

Vue de Muxia Galice, ESpagne depuis le mont Cachelmo.
Photo Christophe Vesco

L’hôtel n’ouvre pas avant 14 h 00. Le patron l’a écrit sur la porte en lettres CAPITALES. J’attends, docilement adossé à mon sac à dos, transpirant et n’aspirant qu’à une bonne douche.

A 14 h 00 pile, je sonne. Un large sourire m’accueille. Cette femme d’une cinquantaine d’années a vraiment beaucoup de classe dans sa tenue de service d’un blanc immaculé. Elle voit ma fatigue, découvre vite que je ne suis pas bilingue Espagnol et poursuit alors dans un français parfait, avec un léger accent traînant qui pourrait faire penser à celui de nos voisins Suisses. 

Un modèle d’accueil ! Le mot juste, juste le mot qu’il faut. Elle se met à mon service, prépare mon accès à la chambre. 

Un imposant gaillard arrive alors, un peu Balou mais pas copain avec toute. Il la renvoie, sans ménagement, à ses « basses besognes ». C’est lui le patron ! C’est lui qui doit s’occuper des clients. Malheureusement, Balou ne parle pas un mot de Français et juste 2 ou 3 mots d’un Anglais très approximatif. Un peu comme moi avec l’Espagnol. Je lance en l’air quelques mots en espérant qu’ils se mettent dans le bon ordre et qu’ils fassent sens pour mon interlocuteur… quand ils retombent. C’est rarement le cas. Aujourd’hui non plus ! Balou a trouvé une vraie perle et il ne la voit pas.

Je sors déjeuner. Je croise la femme de service. Elle a un mot aimable, s’inquiète de mon état de forme, me conseille un restaurant sympa, toujours dans un français parfait. Je rentre de mon déjeuner, je la croise de nouveau. Elle se soucie de savoir si tout s’est bien passé, si je suis bien installé. Ma curiosité est aiguisée à l’extrême. 

« Vous parlez un français parfait, où l’avez-vous appris ? » 

« A l’école ! » 

Partie avec ses parents en Suisse, à l’âge de 10 ans, elle a ensuite servi son mari et ses deux enfants, pendant de longues années. Séparée de son mari, elle a dû se séparer de ses grands enfants, laissés en Suisse, pour venir servir sa mère malade d’Alzheimer. A son décès elle est restée pour servir son père. 

Elle n’arrive pas à faire sien, ce pays qui l’a vu naître. Immigrée dans le pays de sa nationalité. Déracinée deux fois, elle reste par devoir envers son père comme elle l’a fait pour sa mère. 

Elle vivote. En Espagne, dans une cité touristique, le travail n’est assuré que de février à octobre. 

Elle se nourrit de regrets. Regrette ses enfants, son déménagement, ses amis, son travail d’ouvrière en Suisse, sans jamais se sentir autorisée à penser à elle. Femme de service, femme transparente, son patron, ses parents, son ex-mari, ses enfants oublient cette richesse en jachère. Sa crainte, c’est d’oublier son français. Oubliée, elle s’oublie pour le service des autres.  

Je ne vous oublie pas !

Rites et rythme : Fêter les 2000 premiers kilomètres pour réussir à atteindre le Cap Nord

Ribadeo, le 30 mai 2022

Une bougie est placée devant un ordinateur. L'homme en photo sur l'écran de l'ordianateur souffle la bougie. Photo Christophe Vesco

Depuis l’âge de 18 ans, j’éprouve une détestation pour tout ce qui est anniversaire, fête d’une réussite, commémoration. J’ai toujours soutenu qu’il fallait aller de l’avant, faisant fi de ces futilités. Peut-être imaginais-je ne pas être digne de tels honneurs et cela interroge sur la confiance en soi, mais on va dire que ce n’est pas le sujet pour aujourd’hui, quoique.

Depuis le 1er mars, je me surprends à tout fêter. Le 1er jour, la 1ère semaine, les 100 premiers kilomètres, le premier mois, les 1 000 premiers kilomètres, les 10 premiers % et aujourd’hui les 2 000 premiers kilomètres. Qu’est ce qui me pousse à mettre en place ces rites, ce rythme ? En fait ce projet m’apparaît, jour après jour, totalement incommensurable.

En fêtant, je cherche à découper le « Mammouth » des 12 000 km en autant de bouchées que je suis en mesure d’avaler. A chaque pas je me souhaite bon appétit ! C’est vraiment très aidant. Une vraie découverte pour moi. C’est venu très spontanément, ce n’était absolument pas programmé. Je capitalise les réussites. Ces victoires sont autant de cales qui m’aident à avancer, à regarder devant avec la confiance du réalisé. Je ne regarde en arrière que pour relire ce qui a marché et ce que je veux mettre en place pour que cela marche encore mieux.

Et quel impact aurait le fait de fêter toutes les réussites professionnelles ? La culture de la fête des réussites ne fait très clairement pas partie du monde professionnel puisque nous sommes payés pour avoir les résultats que l’on a. On ne va pas en plus dire bravo, on n’a pas que ça à faire !

Quelle performance supplémentaire, nous pourrions générer si nous consacrions autant de temps pour dire bravo et merci que nous en consacrons pour dire, « tu peux faire mieux, tu n’es pas à l’attendu » ?

Quel bonheur supplémentaire, quel plaisir de travailler nous pourrions générer en fêtant, tous les succès ?

Sur le chemin, en direction du Cap Nord, plus c’est difficile, plus je fête les petites victoires. Plus je fête les petites victoires, plus je me renforce. Je suis confiant, je suis conscient de mes qualités, puisque je les mets en visibilité, en valeur très régulièrement.

Ces victoires sont autant de marches qui renforcent l’image que j’ai de moi, qui renforce la confiance que j’ai en moi. Quelle réussite je peux fêter pour développer la réussite des personnes qui m’entourent, enfants, frères, sœurs, collègues ?

Pourquoi est-il si difficile de faire demi-tour ?

Luanco, le 6 juin 2022

Le chemin surplombe l'océan. Un à pic impressionnant. Photo Christophe Vesco

J’ai organisé, près de 200 fois, un jeu pédagogique de construction, ayant pour finalité de faire toucher du doigt, à des managers, ce qui se joue dans le fonctionnement collectif d’une équipe. Se rapprocher du réel n’était pas facile, pour cela j’ajoutais des contraintes, notamment le temps imparti pour réaliser un objet et un cahier des charges très précis.

Cette contrainte de temps amenait pratiquement toujours à ce que les coéquipiers, n’écoutant pas les bonnes idées d’un des membres, foncent têtes baissées et se trouvent dans l’incapacité de faire demi-tour quand la solution mise en œuvre, n’était pas réalisable techniquement. Ce qui se produisait alors, c’était une complexification de la structure, un alourdissement de l’objet, qui ne répondait alors plus à la demande initiale. Un des enseignements de ce travail, c’est qu’un groupe humain organisé à énormément de mal à faire demi-tour.

Hier sur le chemin j’ai découvert que cela pouvait aussi être vrai pour un individu. Le chemin côtier proposé par mon GPS devient de moins en moins visible. Le terrain accidenté surplombe l’océan. J’envisage, un temps, de faire demi-tour mais cela ajouterait plus de 10 km à une étape qui en compte déjà 32. Je décide de passer. C’est stupide et dangereux, surtout avec un sac de plus de 10 kg sur le dos, même je me sens en super forme. Le terrain est très abrupt et soudain, il n’y a plus de chemin, il est parti dans un glissement de terrain. Là pour le coup, je vois le danger que constitue la terre meuble et instable dans une pente à 45 degrés.

Mais comment faire demi-tour ? Au lieu de redescendre au plus proche de l’eau, dans une zone moins risquée, je monte, je prends de la hauteur, je complexifie, l’escalade me semblant plus facile que la désescalade. J’aggrave la situation. Je m’en rends compte trop tard. Je suis en mauvaise posture. J’entreprends alors une lente désescalade. Je trouve de bonnes prises pour les mains et mes chaussures assurent ma stabilité sans trop glisser.

Tout se termine bien, heureusement. Je n’en parlerais pas aujourd’hui si c’était un fait isolé. Mais c’est la 4 ème fois que cela se produit en 3 mois. Un sentier de ronces défriché au couteau pour retrouver le bon chemin après une erreur d’orientation, sans parler du chemin en falaise, fermé pour effondrement, une vraie mise en danger de mort.

Apprend-on de ses erreurs ? En fait ce que j’expliquais dans le debrief du jeu d’équipe, je l’ai vécu en vrai, dans ma chair, dans ma fatigue. 

Dans la difficulté de faire demi-tour se joue plusieurs choses. Il y a un élément central : « Tant que je n’ai pas fait demi-tour, je ne me suis pas trompé ». Mais s’ajoute à ça, les kilomètres déjà parcourus, ou la contrainte des kilomètres encore à parcourir. Je suis en mesure de quantifier instantanément l’investissement en énergie qu’il y a dans un demi-tour ? Et puis il y a la fatigue. Presque toutes mes erreurs de jugement se sont produites dans le dernier 1/3 des étapes. Si j’ai déjà bien avancé dans l’erreur, le coût du demi-tour devient encore plus élevé. Je vis une vie augmentée, dans ce chemin. La peur est augmentée, l’absence de lâcher-prise est augmentée, le perfectionnisme est augmenté, même la confiance en soi est augmentée, pouvant devenir aveuglante. Un excès de confiance en soi peut faire plus de dégâts que le manque de confiance en soi.

Ce qui se joue aussi, c’est le processus de décision. Je prépare mes itinéraires en amont, je fabrique des alternatives possibles mais finalement, le jour J, mes décisions sont émotionnelles, que je le veuille ou non même si je les habille d’un beau costume bien rationnel.

Et vous, vos décisions, elles sont rationnelles ou émotionnelles ? Et vous, quand avez-vous fait demi-tour pour la dernière fois ?

Jour de repos, jour de douleur !

Ribadessella, le 11 juin 2022

Brume sur une fôret.
Photo Christophe Vesco

Jours de repos, toutes les douleurs se réveillent comme si le corps ne se sentait pas autorisé à parler durant les jours de marche, seulement à hurler sa douleur quand ça dépasse sa normale.

Jour de doute, toutes les douleurs se réveillent comme si l’esprit ne se sentait pas autorisé à émettre une objection durant les jours de marche, seulement à hurler sa douleur quand ça dépasse sa normale.

Je comprends la suractivité des personnes qui mettent en sourdine, sous le tapis, les sujets qu’ils repoussent, qu’ils enfouissent. Que c’est confortable d’avancer sans se poser de questions. Que c’est confortable la suractivité. J’ai connu cette situation par le passé. Je la comprends encore mieux, maintenant que je ressens plus directement, plus instantanément, à chaque pas, les effets de cette suractivité sur mon corps.

Je vis comme au temps de la révolution industrielle, le repos quotidien ayant pour unique fonction de « restaurer l’outil de production », pour pouvoir repartir.

Quel vide voulons-nous combler en tournant comme un hamster dans sa roue ? Quelles poussières voulons-nous mettre sous le tapis en nous distrayant de la sorte ?

Pourquoi est-il si difficile de ralentir ? La peur de découvrir qui on est ? Et si notre corps était notre meilleur lanceur d’alerte ?

Le poids de nos vies

Portugalete, le 20 juin 2022

sac à dos avec l'étiquette Gibraltar Cap Nord. le trait de la côte en rouge sur un fond bleu le tout entouré des étoiles du drapeau européen. Photo Christophe Vesco

Un ami vient de mourir. Il a transporté, ces derniers mois, d’hôpitaux en centres, une toute petite valise, toute sa vie. J’imagine qu’il aurait aimé être accompagné, d’un peu plus de confort.

Content d’avoir pu passer ce dernier Noël avec toi et d’avoir bu cette dernière bouteille de whisky ensemble avant mon départ.

Merci Michel pour tout ce que tu nous as apporté durant cette vie donnée aux autres. Mais en fait quel lien avec le titre, le poids de nos vies ?

Je pense à lui tous les jours depuis mon départ. Un éclair ce matin en marchant, un étrange parallèle. 2 vies, 2 chemins, lui déraciné involontaire, avec sa vie dans une si petite valise. Moi qui depuis 4 mois porte ma vie sur mon dos, 10 kilos qui alourdissent mes pas.

Quel est le poids d’une vie ? Quel est le poids de nos vies ? J’aime beaucoup cette idée de Jean Christophe Ruffin : Le poids du sac à dos, c’est le poids de nos peurs.

Que dire des tonnes qui encombrent nos maisons ? De quoi avons-nous réellement besoin pour notre bonheur ? Comment apprivoiser nos peurs pour réduire notre dépendance matérielle ? La peur est un combat de tous les jours pour moi !

Guernica de l’horreur à l’espoir utopique de la paix dans le monde

Guernica, le 24 juin 2022

Scène de désolation un tableau montre un habitant de Gernica comme s'il était crucifié après le bombardement tragique. Photo Christophe Vesco

Il est temps de reprendre le chemin après cette journée de pause culturelle à Bilbao. Définitivement j’adore le bâtiment du musée Guggenheim, chiffonné de titane, sculpture monumentale. Franck Gehry à vraiment signé, une œuvre magnifique.

Le chemin monte fort. Je tente de prendre une dernière photo du musée, mais le cadrage n’est pas idéal. Soudain je le tiens, mais les nuages ternissent le revêtement qui luisait au soleil. C’est ce moment que choisi une pèlerine Néerlandaise, marchant sur le Camino del Norte, pour arriver.

« What are you doing ? » / Qu’est-ce que vous faites ?

« I’m waiting for the sun » / J’attends le soleil.

« I will wait with you » / je vais l’attendre avec vous.

Étonnante conversation que l’on ne pourrait trouver dans le métro Parisien. Elle démarre son chemin, se cherche encore dans son organisation. Elle voulait s’arrêter 3 jours à Bilbao, mais se ravise. L’appel du chemin est trop fort. Notre rencontre se termine sitôt le soleil réapparu. C’est ça le camino dating.

Un ciel noir, une botte de paille dans un champ à proximité de Guernica. Photo ChristopheVesco.com
Un ciel noir, une botte de paille dans un champ à proximité de Guernica. Photo ChristopheVesco.com

Le ciel bleu se teinte rapidement de gris, qui devient vite très sombre. Le vent souffle fort. Le ciel se transforme en toile de Pierre Soulages, un noir d’encre profond, l’Outrenoir. Je ne suis pas loin de Guernica quand un déluge s’abat sur moi. Un enfer ! Mais beaucoup plus pacifique que celui vécu en 1937 par les habitants. Les marcheurs revêtent des ponchos aux couleurs éclatantes, acidulées. Le chemin se transforme en vitraux de Kim En Joong.

2 pélerins sous la pluie sur le Camino del norte.  l'un en poncho orange, l'autre rouge. Photo ChristopheVesco.com

Peu après je suis interpellé… 

« Way back way back ? » le retour, le retour ? Oh celui-là, il doit être Français ! Gagné ! Raphaël parcourt le chemin chapelet en main. Nous nous mettons à l’abri sous un arbre pour échanger quelques mots, trop courts mots. Ces speed dating sont très frustrants. Et en même temps je nous comprends, nous avons chacun notre chemin dans un sens opposé.

La visite du musée de l’Histoire et de la Paix restera longtemps gravée dans ma mémoire. Qu’est-ce que la paix ? la réconciliation ?  Vous avez 4 h ! … Copie double grand format, marge à gauche ! Blague à part, ce tout petit musée réussi la prouesse de parler de ce sujet d’une manière profonde et intelligente.

« La réconciliation c’est le dépassement de l’inimitié du passé et la création d’un nouveau cadre commun pour un futur en paix. C’est la recherche d’une solution aux problèmes qui ont donné lieu au conflit en transformant les rapports d’intimité et de méfiance en respect et en harmonie ».

Je retiens une citation de Ghandi. « Œil pour œil et le monde finira borgne. »

Une semaine perturbante, agréablement perturbante

Deba, le 26 juin 2022

Visuel du musée de la paix et de la réconciliation de Guernica donnant une définition de la réconciliation. Photo Christophe Vesco

Semaine perturbante car… La semaine de marche a été courte, avec un jour de repos à Bilbao et un autre jour de repos Guernica. Une étrange sensation de culpabilité.

Est-ce cette même sensation qui nous pousse à la sur activité ? Avez-vous déjà ressenti un vide, le premier jour des vacances… et bien c’est un peu pareil. C’est surprenant, très inconfortable, comme si depuis 4 mois je n’avais pas encore réussi à me débrancher de mon rythme. Et pourtant curieusement j’ai l’impression que le temps a considérablement ralenti depuis le 1er mars. J’ai l’impression de marcher depuis au moins 6 à 8 mois. Il faut dire que cette côte nord de l’Espagne me semble interminable. Je n’ai pas assez travaillé le tracé, j’ai décidé de me reposer sur les étapes du Camino del Norte et ce n’était pas une bonne idée. Même si je lui ai faussé compagnie sur près de 50 % de la distance, ça reste un chemin trop routier et trop à l’intérieur des terres, pour moi.

Semaine perturbante, par l’activité marquante de la semaine, la visite du musée de l’Histoire et de la Paix de Guernica. Petit musée, grand effet. Je ne m’étais jamais poser ces questions sur la paix et la réconciliation. Je suis marqué par les mots de Nelson Mandela à propos de Frédéric De Klerk, car il ne faut pas oublier que l’on ne peut pas se réconcilier tout seul. « Je veux rendre hommage à mon collègue qui a eu le courage de reconnaître qu’une erreur terrible a été commise dans notre pays ». Mettre en avant Frederik De Klerk, quand son entourage poussait Nelson à humilier les « vaincus » est selon moi, la marque d’une intelligence exceptionnelle.

Les conflits majeurs de notre siècle n’en finissent pas de resurgir du fait de l’absence de réconciliation. Guernica est vraiment disposé pour cette pause et aide à prendre le temps de réfléchir. J’ai ressenti dans ce lieu, quelque chose d’étonnant, comme ce que j’avais pu ressentir lors de la visite du camp de concentration du Struthof, dans l’est de la France. Cette ville est habitée par la mémoire des disparus, mais peut-être pas que. Je mesure la chance que j’ai de vivre en paix. Un peu plus en paix avec moi-même… et beaucoup plus en paix avec ma famille, mes amis.

Une visite agréablement perturbante. En cette semaine particulière d’enterrement de mon ami. Je pense à tous ceux qui reposent en paix.

Une nuit au camping des pigeons dociles

Biscarosse, le 8 juillet 2022

petite tente de bivouac au milieu de grandes tentesdans un camping.
Photo ChristopheVesco.com

J’ai passé une nuit au camping des Pigeons dociles. Il porte un autre nom, mais je trouve que celui-là lui va très bien. C’est bon j’ai payé 42 euros pour une nuit dans ma tente de bivouac, je suis membre du club, j’ai le bracelet ! La nuit c’est 30 euros mais en réservant par internet c’est 12 euros de plus. J’ai de la chance par téléphone c’est 15 euros de plus. Ici, il faut payer pour avoir le droit de devenir client. Je suis victime de l’escroquerie du débutant. Les campings 5 étoiles n’aiment pas vraiment avoir des marcheurs, d’où le tarif prohibitif et en plus il n’était pas nécessaire de réserver avant. Honnêtement un camping sans étoile ferait largement mieux l’affaire.

Arrivé à mon emplacement, une butte de sable fraîchement rapportée, je peine à faire tenir ma tente debout. Je vais chercher toutes les pierres et les branches que je trouve dans ce morceau de nature, domestiqué.

Puis je me dirige vers le bloc sanitaire pour une douche. J’allais dire bonne douche, mais il ne faut pas exagérer. Pour se rincer les cheveux, c’est facile, tu appuies sur le bouton poussoir avec ton postérieur et comme ça tu as tes 2 mains libres.

Rapidement je me retrouve dans Le lieu de vie, le bar. Là, des filles mineures draguent le barman, ultime trophée du séjour. Le grand gaillard barbu, tente de rester professionnel, malgré les décolletés plongeants qui peinent à arriver à hauteur de son comptoir et les ruses des jeunes filles pour capter son attention.

Des mères d’ados prennent encore fièrement l’avantage sur leurs filles pré ados, mais plus pour longtemps. Le soleil accentue rides du Lion et autres signes d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Un seul remède, le Mojito, qu’engloutissent, ces desesperate mothers, comme pour oublier que la roue tourne très vite.

Une petite fille de 3 ans braille tel un cochon qu’on égorge, sa glace vient de tomber par terre. Moi je dis youpi ! Vive le camping ! En vrai c’est sympa et bon enfant.

Il est 19 h 00, c’est l’heure de l’apéro jeu ! rappelé à grand renfort de messages dans tout le camping, histoire d’éviter le bide du siècle à Jordan, qui s’essaye à l’animation, pour sa première saison. Toujours une à deux très jeunes filles pour allumer les animateurs. Ce soir c’est Pauline avec son débardeur jaune fluo très ajusté et son mini short encore plus ajusté. Elle court partout, elle répond à tous les blind tests musicaux.

Vous allez me dire, « Christophe tu ne parles que des filles, t’as un problème ? » Ben non, en fait les garçons, je ne sais pas où ils sont mais ils ne sont pas là, à part un ado, qui a passé l’après-midi au bar avec son grand père. Régulièrement, je jeune garçon, prend la carte de crédit dans le portefeuille de son grand père, va se payer en sans contact, une boisson ou une friandise et il revient s’asseoir. Gageons qu’à la fin du séjour sa petite bedaine naissante rattrapera celle de son aïeul, bon vivant. De bons clients ces deux-là, un peu comme moi. Je quitte le bar pour prendre mes quartiers pour la nuit.

Au bloc sanitaire, Quatre hommes font la vaisselle. Enceinte Bluetooth branchée sur la bande originale du film Philadelphia. Rythme planant, un peu comme eux. Après l’effort vient le temps du réconfort. Assis par terre dans les sanitaires, ils refont le monde, une bière à la main, un joint dans l’autre. Là, personne pour les emm… ils sont entre eux.

4 h 30, mes voisines de tente rentrent se coucher, enfin c’est ce que je croyais. La parlotte se poursuit jusqu’à 5 h 30. C’est long de débriefer une soirée au camping avec trop de tellement trop beaux mecs.

6 h 30, je plie ma tente et me voilà reparti pour une nouvelle journée de cheminement.

Welcome à Surf Land

Le Pin Sec, le 16 août 2022

Des restaurants de bord de mer. paradis des surfeurs et des touristes. De la junke food au kilomètre

Harassé, je quitte la plage après 31 km. Me voilà arrivé à Surf Land. Dans Main Street, un chemin de 150 mètres qui va de la plage au camping, pas moins de 9 bistroquets se tirent la bourre. Ici c’est le royaume de la Junk Food, nourriture favorite de hordes d’adolescentes Allemandes aussi blondes que filiformes. Elles se gavent de frites de coca et de burgers… à toute heure.

Elles dressent une haie d’honneur aux armées de surfeurs qui montent au front à flot ininterrompu. Surf sous le bras, regard lointain, crème anti-soleil sous les yeux façon peintures de guerres, ils montent à l’assaut. Il s’agit bien d’une guerre, la guerre du style.

Ceux qui partent au combat sont vaillants, leurs pieds touchent à peine le sol, tellement ils sont habités. La chevelure est force, mi longue, épaisse. La barbe de 3 jours permet de mieux sentir le vent, l’écume.

Ceux qui reviennent ressemblent aux légions romaines défaites par Astérix et Obélix. Ça traîne des pieds, ça ne sait plus vraiment où ça habite. Les surfs s’entrechoquent dans un effrayant bruit de casserole. La débâcle, une dégoulinante Bérézina. Il faut dire qu’en surf, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. L’immense majorité des légionnaires barbottent pendant des heures attendant LA VAGUE. Les élus tiennent moins de 30 secondes sur leur frêle esquif. Les autres pataugent encore.

19 h 00 dans Main Street, c’est le retour des plages et le rush au royaume de la malbouffe. Tu paies au comptoir… et ensuite un aboyeur hèle ton prénom. Tu bouges ton c… ici, c’est trop de boulot de servir à table. On t’apitoie pour que tu ramènes ton assiette. Zéro qualité, zéro service… mais pas zéro euro$$.

21 h 00 les légions de surfeurs continuent de monter au front. Les défaits, avec leurs têtes de chiens mouillés, rentrent en file ininterrompue, le regard bas. Enceintes mobiles à fond, la fête se poursuit dans le camping municipal, un terrain vague sans ombre que refuseraient les gens du voyage. En face, la fête commence aussi dans les colonies de jeunes qui dorment sous tentes. Cela promet une bonne nuit boules Quiès.

Une nuit… Royale

Pointe du Raz, le 23 septembre 2022

coucher de soleil en Bretagne. Au loin un phare clignotte déjà.

16 h 00, je cherche désespérément mon gîte. Les indications écrites d’une main tremblante, photographiée de biais, ne sont pas très précises, comme si je devais peiner pour trouver. Eviter qu’un robot ne puisse lire le texte, brouiller les pistes. Enfin, Je découvre le vrai âge et le vrai visage d’Aimée. Son prénom et la calligraphie de la lettre laissaient penser à une personne âgée. Pas du tout, Aimée est plus jeune que moi. Elle s’improvise hôte avec une simplicité désarmante, un amateurisme aussi un peu.

La maison est un bazar sans nom, mais le logement, très simple, est habitable. Aimée veut rencontrer des personnes de tous les horizons et arrondir ses fins de mois. Elle me propose de dîner ensemble ce soir car il lui reste de la pizza d’hier et surtout elle veut en savoir plus sur le journaliste que je suis. J’ai beau lui expliquer que je ne suis pas journaliste, je tiens un blog de voyage, rien n’y fait. Aurait-elle une tendance à magnifier, amplifier les événements qui l’entoure ? En tout cas, j’apprécie cette marque d’accueil et j’accepte sa proposition de pizza partagée.

Elle me suggère de m’installer dans le jardin pour écrire. Le portail est ouvert. Dans le chemin, un jeune blondinet, maillot de Mbappé sur le dos, se refait les matchs en shootant dans son ballon. Ce dernier rentre malencontreusement dans le jardin. Là, je sens que le jeune garçon est terrorisé. Il me demande, trop poliment, s’il peut récupérer son ballon. Je l’autorise à entrer. Il ressort aussitôt. Je ne comprends pas bien, sur le coup, sa réaction de méfiance, sa peur.

Mon hôtesse souhaite que l’on prenne une photo ensemble. Je lui dis que l’on peut la faire dans le jardin, mais elle insiste pour que l’on aille à la pointe du Raz. Elle m’attend à côté de sa voiture, apprêtée comme si elle se rendait à un mariage. Je monte à bord et tout bascule. Elle regarde à droite et à gauche en sortant de son jardin.

« A cette heure, ils ne devraient plus être là » je pense que le « ils » s’adresse à des gendarmes qui pourraient mener des contrôles. « Ah je ne vous ai pas dit, je suis là descendante cachée du Roi d’un pays d’Europe. Mon père avait beaucoup de charisme, beaucoup de classe c’était un prince caché. D’ailleurs mon fils ressemble trait pour trait au Roi ». La voiture roule à plus de 100 km/heure sur la petite route de campagne et je m’aperçois avec effroi que je suis assis à côté d’une personne qui se pense persécutée par des paparazzis du fait de son appartenance à une famille royale.

J’ai peur. Elle me dit que l’on pourra s’arrêter boire un verre, manger une crêpe… Je ne sais comment réagir, pour ne pas la fâcher ni la brusquer. Je sens que l’équilibre de la relation peut se rompre à tout moment. Je joue la carte d’un élément objectif, l’impérieuse nécessité de me reposer. Il serait mieux de rentrer, mais elle continue, toujours à tombeaux ouverts sur cette petite route, maintenant en sens interdit. « A cette heure-là les gendarmes ne devraient plus être là ! » Eux non… mais les voitures en sens inverse, si. Je suis terrifié.

Nous arrivons sur la plage au nom prédestiné, la baie des Trépassés. Aimée veut que l’on marche sur la plage, elle me saisit le bras et me dit d’un air détaché ne rien attendre de moi… « j’ai un compagnon avec qui je suis très heureuse » me dit-elle. J’ai encore plus peur… qu’est-ce que cela vient faire ici… spontanément ? Nous faisons un selfie et elle me demande de la prendre en photo. Elle est très déçue quand je lui explique qu’il n’y a pas de visages sur mon blog. Je ne vais pas pouvoir y mettre sa photo. Elle avait pourtant tout prévu… des lunettes de soleil et un chapeau, pour que les paparazzis ne la reconnaissent pas. Je refuse tout ce qu’elle propose, boire un verre, manger un crêpe, mettre sa photo sur mon blog. Je crains de déclencher une réaction violente de sa part, je marche sur des œufs.

Enfin, nous sommes de retour à la maison, elle dresse la table dehors, sort des langoustines, du Porto, du rosé. Je reste à l’eau, je ne goûte pas les langoustines… comme pour empiéter le moins possible sur son monde. Elle s’enfile 2 verres de Porto d’affilié. Je la relance pour qu’elle mette la pizza à réchauffer. Je baille pour de vrai. Je suis épuisé.

Aimée tourne en boucle sur son histoire de cour Royale. J’ai trouvé la parade. Il suffit que je change de sujet et curieusement, elle rentre directement sur de bons rails, durant 5 à 10 minutes maximum. Puis s’est reparti, la rumeur qui enfle dans le village… « j’ai dû téléphoner à l’ambassade pour qu’ils fassent taire la rumeur, mais rien n’y a fait » J’ai pris le coup. De nouveau, je ne réponds pas. Je la lance sur un autre sujet et ça fonctionne… jusqu’à sa nouvelle sortie sur les paparazzis qui parcourent le GR34, pour tenter de la photographier. Les hélicoptères qui tournent en permanence, pour la traquer. Je passe néanmoins une bonne soirée avec une Chantal Goya charmante. Même voix enfantine, même frimousse.

La nuit est déjà tombée. Je la remercie vivement après la pizza en zappant la proposition du dessert. Je me couche, pas très rassuré, sur mes gardes. La nuit s’est passée, sans encombre. Je suis parti, sur la pointe des pieds, au petit matin. Des éléments sont modifiés pour garantir l’anonymat.

Coup de foudre à Pen Hir Hill

Camaret sur mer, le 27 septembre 2022

Pen Hir Hill magnifique pointe bretonne, ligne blanche qui partage la mer et le ciel

Il est plus de 14 h 00 quand j’aperçois la terrasse couverte d’un restaurant de plage. Visiblement il y a du monde. Je tente…et YES ! c’est bon pour une galette complète, abrité par un bon auvent avec vue sur la mer.

Que demander de plus… une distraction ? Accordée !

A la table à côté, 2 jeunes plus que trentenaires, du genre célibataires qui ont bien intégré que c’est le dernier tour pour attraper la queue du Mickey sur le grand manège de l’Amour. Égrenant ses désillusions amoureuses passées, une jeune femme, aussi boulotte que mignonne, dresse, sans le dire… mais en le disant quand même, le portrait du Prince charmant version 2022.

Il doit être attaché à ses racines rurales, ouvert à la nature et aux diversités, manger bio… mais pas trop, surtout manger des produits de saison, c’est important pour le respect de la planète. Être sensible et le montrer et surtout… être rassurant, serein. Ça c’est important. Il ne faudrait quand même pas trop déconner avec les codes anciens, ils ont du bon. Elle cherche… une Princesse charmante en fait !

Le candidat du jour, n’en perd pas une miette. Il faut dire qu’il faudrait être une buse pour rater un tel entretien d’embauche. Heidi fait les questions et les réponses souhaitées. Et toutes ces qualités semblent aussi être recherchées par le prince charmant chez sa moitié, son double, son alter ego, sa compagne de couteau de cuisine, d’aspirateur, de balai à chiotte.

Blague à part, j’en ai trouvé un qui coche toutes les cases. Lui artiste, a fui Paris pendant le 1er confinement pour revenir au vert, dans sa Bretagne natale  , qu’il s’attache à faire découvrir à elle, serveuse en reconversion professionnelle. Elle cherche « un lieu » à reprendre pour créer du lien entre les générations ». 

« Tu vois un lieu où il y aurait un potager ».

 « Ah ouais, tu pourrais bosser avec l’Ephad du coin pour que les petits vieux viennent. Ils ont plein de trucs à nous apprendre les vieux, ils sont sages en fait » 

« Ouais c’est un peu l’idée, tu vois » « Ouais, je vois »

« Bon il faudrait que j’apprenne à cuisiner, parce que ma mère ne m’a pas appris. C’était son truc à elle, son univers à l’époque, tu sais.»

« Ah ouais je vois, pas cool. Moi j’aime bien cuisiner. Je ne mange que du bio, mais pas trop tu vois, plutôt des produits de saison et d’ailleurs je me sens beaucoup mieux dans mon corps, plus pollué par la malbouffe ».

Il ne serait pas déjà en train de se placer derrière les fourneaux de la future auberge celui-là ? … pardon du futur Lieu. « Ah ouais, les produits de saisons c’est trop bien, ils poussent juste quand ton corps en a besoin… » « Oh tu as vu la série sur Netflix, sur l’histoire des chefs de cuisine. Ah un moment, bon je sais c’est un peu fait exprès mais ils expliquent les moments plus difficiles de leurs vies, alors là… moi j’ouvre les vannes, ohlala.»

« Pour mon projet de Lieu, je suis très ouverte sur l’endroit, mais faut pas que ce soit plat ». « Ouais t’as raison quand t’as vécu à la mer ou à la montagne, c’est plus compliqué de vivre en plaine.»

« Ouais c’est clair.»

« Tu devrais aller voir le gîte des jolis marrons à côté de Privas. C’est en Ardèche et Joséphine, elle est en gérance. Elle veut prendre sa retraite. Y a peut-être moyen …. (je vous passe la description du lieu, des chambres dans le jus, mais à rafraîchir avec un architecte tendance)… tu vois dans un style épuré. »

Vous trouvez ça long ? Moi aussi ! Il faut ramer ramer… mais en fait je pense qu’elle est très bien partie cette petite affaire. Elle le trouve tellement… serein, rassurant.

« …et c’est tellement trop rare, de nos jours »

Elle se précipite pour payer… histoire de ne pas donner l’impression se faire acheter. Lui se met à la suivre… mais pas trop vite quand même. Il fait mine de vouloir payer… mais si on en juge l’état de sa C3 hors d’âge… si y a moyen de gagner quelques euros… il ne serait pas contre.

Au bar, les 2 mains posées sur les épaules de la jeune femme, il s’apprête à la gratifier d’un « Barthez », un bisou sur le front. Elle qui fait une bonne tête de moins, la relève et… « We are the Champion…my friend »

… il a la queue du Mickey … elle surtout !

Je boite de peur…

Kerbors, le 18 octobre 2022

une route au fond une église. il fait gris et froid en ce début d'automne

Sur la route qui me mène à l’église de Plougrescant, j’entends mon pas frapper lourdement la route. Me revient le formidable voyage fait avec Jeep notre âne, Sophie et nos filles, sur le chemin de Compostelle. Le bruit des sabots sur le chemin, comme un métronome me donnait l’indication de l’allure et me confirmait que le coquin ralentissait imperceptiblement, pour ne pas se faire réprimander de nouveau. Ce matin j’entends un pied plus lourd que l’autre.

Pourtant tout va bien, je ne ressens aucune douleur, mais je boîte. Je boîte de peur. Dans ma vie j’ai souvent boîté de peur. Handicapé dans mes projets, retenant les coups comme un joueur de tennis lors de la balle de match.

Ce mal se soigne plus difficilement qu’une blessure physique. Nous ressentons la guérison dans notre corps, nos yeux voient la plaie disparaître, mais notre cerveau a beaucoup de mal à ressentir quelque chose qui le touche directement.

La peur n’est pas un mal, c’est une amie, trop ingérente parfois, une mère trop protectrice souvent, une sentinelle fidèle toujours. La brume m’enveloppe d’un voile protecteur. Je suis bien, je suis en paix. Et si c’était cette paix que je suis venu chercher sur ce chemin ?

Saison 1, dernière ligne droite…

Paimpol, le 20 octobre 2022

spéctaculaire côte des légendes avec des blocs gigantesques qui masque le soleil naissant

Les sanglots longs des violons de l’automne, blessent mon cœur d’une langueur… non pas monotone mais certaine.

Je peine à réaliser que j’entame les 23 derniers kilomètres de la première partie qui me conduira au Cap Nord en août 2024. Je veux vivre cette journée de marche comme si c’était la dernière, comme si c’était la première, comme si c’était la seule. 

Remonte en moi de belles vibrations, une émotion… la rencontre, sur le chemin de St Jacques, de cette dame atteinte de la sclérose en plaque, qui avançait à 2 à l’heure avec un sourire irradiant du bonheur d’être debout. 

Remonte en moi aussi cette rencontre avec ce vieux couple cheminant péniblement avec leurs cannes sur le chemin côtier près de Bénodet. Bien loin de leurs exploits de treks Himalayens, de tours du Mont Blanc… ils éprouvaient un plaisir et une joie intacte à marcher tous les 2, calant leurs rythmes sur leurs possibilités du moment. 

Aujourd’hui, comme tous les jours sur ce chemin, je marche avec ma famille et mes amis disparus. Mes petits saints comme je les appellent affectueusement. Comme vous, ils me soutiennent. Le syndrome de la solitude du voyageur n’est pas un mythe. J’en ai peu souffert car vous étiez là dans vos lectures et vos commentaires.

Je veux vous dire 4 550 fois MERCI ! 4 550 fois merci, pour 4 550 km de plaisir, 4 550 km de bonheur, au-delà de ce que je pouvais rêver…et je dois en ajouter 3, les plus importants. Merci à mes 2 filles d’accepter de ne pas avoir leur père sur le dos durant 7 mois par an. Luxe ultime pour des adolescentes ? Et surtout un immense MERCI à mon épouse, sans qui ce chemin ne serait tout simplement pas possible.

Alors c’était comment ?

Clermont-Ferrand, le 1er novembre 2022

Alors c’était comment ces 8 premiers mois ? …est la première question posée plus de 100 fois par mes amis et ma famille, lors de cette pause hivernale. Est-ce que tu as trouvé ce que tu cherchais ? …est la 2 ème. 

Cet intérêt pour le rendement est charmant, comme si toute action devait fournir un résultat immédiat. Est-ce que l’on demanderait à un ermite, au tout début de son ermitage…

« Alors tu as trouvé Dieu ? Il est comment ? Il est sympa ? Et tu manges bien ? Comment se passent tes journées ? Tu te lèves à quelle heure…et tu apprends quoi de cet ermitage ? Qu’est-ce que tu vas faire après ? »

Blague à part, merci pour ces marques d’intérêts. Elles sont très sympathiques, touchantes, même si elles sont souvent en décalage. Mais en fait, qui est en décalage avec qui ? Je ne vais pas vous mentir, mon retour à la sédentarité a été plus compliqué qu’imaginé. J’ai le sentiment que mon départ, en mars, a eu l’effet de la queue du billard qui touche la première boule d’une partie, une partie de vie.

Toutes les boules de ma vie, ma femme, mes filles, mes habitudes, mes activités sont parties percuter les bandes du billard, puis sont reparties s’entrechoquer de manière aléatoire.

Lors de ma pause hivernale, je constate que les trajectoires se poursuivent, sans pouvoir prédire le mouvement de ce nouveau système. C’est troublant, c’est même un peu flippant. Est-ce cette appréhension de l’advenir qui me replonge dans mes démons ? 

Où en sera ce nouveau système aux mois de novembre 2023, 2024 ? Que faire pour accompagner l’évolution de cet écosystème familial qui aurait, de toute façon, été bien modifié par l’arrivée à l’âge adulte de nos deux filles ?

Est-ce juste une évolution normale, un peu anticipée, accélérée, ou une révolution en marche ? Et si, tout simplement, le mouvement de cet écosystème était tout ce qu’il y a de plus normal ? Des boules indépendantes les unes des autres qui interagissent entre elles. Ça a un nom, c’est… la vie !

Le voyage intérieur

De Paimpol à Bergen…deuxième partie

Reprise

Paimpol, le 6 mars 2023

Sac à dos poser sur un banc comme pour dire le voyage peut commencer

Réveil sans réveil à 6 h 30, comme si mon corps répondait instantanément à l’appel du chemin. Je traine, je me force à prendre mon temps. La première étape est courte, pas d’urgence… et puis il faut dire que je tâtonne encore un peu dans l’organisation de mon sac à dos. Même si le matériel est presque identique à celui de l’an dernier, je dois confesser que je me suis un peu embourgeoisé. Plus de 2 kg de plus… quelques vêtements en plus, 20 000 mAh de batteries externes, 2 livres de poche… et un peu de nourriture Lyophilisée.

Je longe une côte magnifique déchiquetée et particulièrement casse-patte avec ses multiples escaliers. J’enchaine les marches par centaines. Nul besoin d’aller dans une salle de sport pour faire du Step.

Je retrouve vite mes automatismes, le grincement d’une sangle ventrale mal fermée, les réglages pour trouver le point d’équilibre du sac à dos Le voyage commence différemment de mars 2022. Il est beaucoup plus rude. « La misère est plus belle au soleil » … la côte et le chemin aussi.

Je croise Denis qui me bougonne un bonjour, comme pour me dire foutez-moi la paix ! Gastro-entérologue proche de la retraite il fuit l’agaçante prise en main du service par sa jeune assistante. Il ne comprend plus le fonctionnement de cette médecine privée fondée sur le profit, n’accepte pas qu’on lui refuse un investissement de sécurité essentiel au nom de la rentabilité. Un choc de culture, un choc de génération que l’onguent chemin tente d’apaiser… en vain.

KM 5 000

Carantan, le 26 mars 2023

Affiche du film sur les chemins noirs de Sylvain Teaaon avec Jean Dujardin

Saint Malo, Cancale et la côte d’Opale, je chemine de ravissement en ravissement. Les reflets du soleil sur le sable habillent d’une robe d’argent, le majestueux Mont St Michel autour duquel je tourne dans un 360 degrés presque parfait.

Mes yeux coulent devant tant de beauté. Je passe le 5 000 ème kilomètre au cap de la Hague. A Cherbourg, je teste le cinéma à distance avec mon épouse. Même film même horaire… mais dans deux villes différentes. Une affichette Vigipirate interdit l’accès aux valises et autres sacs à dos. Je le porte, l’air de rien, comme un vulgaire petit sac à main. Le contrôle est passé, le film peut commencer. Les Chemins noirs de Sylvain Tesson avec Jean Dujardin. Le livre et le film se terminent à 20 km de là, au nez de Jobourg. J’en viens. C’est vraiment sympa d’être dans le thème, en costume d’époque, complètement crotté, pantalon déchiré.

Au moment du générique de fin, je remonte l’allée avec mon sac sur le dos, donnant l’illusion aux spectateurs que l’acteur sort de l’écran. Je suis apostrophé par un groupe de retraités amusés par la scène.

« Vous allez au nez de Jobourg ? »

« J’en viens ! »

Nous poursuivons l’échange en sortant du cinéma, le parcours, les détails, mes découvertes… un bel échange qui rompt la profonde solitude du chemin côtier, très peu fréquenté en ce mois de mars glacial et humide.

Recueillement et de remerciements

Ouistreham, le 1er avril 2023

le cimetière de Colleville des miliers de croix blanches sur une pelouse verte. vue sur l'océan et les plages du débarquement.

Je remonte les plages du débarquement de Normandie, Utah Beach, Omaha Beach et je pense aux milliers de jeunes qui ont donné leur vie notre pour notre paix. Marcher sur une plage a toujours été apaisant.

Cette semaine, la gravité prend le dessus. Je suis triste de voir que le « plus jamais ça » s’estompe au bout d’une génération, deux, grand max et que des despotes succèdent aux despotes, laissant à la démocratie, la place d’une parenthèse dans l’Histoire.

Comment des Hommes peuvent commander la mort à d’autres Hommes ? Comment trouver l’énergie de s’extraire d’une péniche de débarquement sous le feu de l’adversaire ? De ces lieux de mémoire, comme à la pointe du Hoc, se dégage une atmosphère particulière, une présence semblable à celle ressentie à Guernica, comme si les âmes des disparus restaient imprégnées dans ces terres de souffrance. Le travail de mémoire est nécessaire… mais pas suffisant pour tenter d’éteindre la férocité humaine. Qu’est-ce qui fait que l’Homme apprend si peu de ces tragédies ?

Qu’est ce qui fait que la vie humaine a si peu de valeur aux yeux de certains pour la supprimer par millions, par milliers… ou même par unité ? Qu’est-ce ce qui fait que notre société humaine en vienne à s’ensauvager, comme on le voit aujourd’hui dans la multiplication d’actes barbares qui semblent gratuits ?

La parcourant à pied, je constate que notre planète est belle, vaste, accueillante et finalement pas si densément peuplée que ça. Qu’est-ce qui fait que l’Homme ne trouve pas le moyen de bâtir une place en paix pour chacun ?

Semaine de vacances scolaires… les parents à bout… tchou !

Outreau le 22 avril 2023

Graphiti sur un bunker représentant deux enfants

« Cherche pas, t’es pas sportive, t’es pas sportive.»

« Tu es bonne à rien ma pauvre fille, bonne À RIEN ! »

« Donne la main à papa Marinounette, donne la main à papa, DONNE LA MAIN À PAPA BORDEL ! »

« Putain mais il est où ce gosse, il commence à m’énerver… AHHH ! T’étais où on t’attend… on t’attend je te dis c’est pas compliqué à comprendre ça NON ?! » 

« CHUT ! On entend que TOI ! » 

« Ramasse, RAMMASSE TOUT, TOUT DE SUITE ! »

« OH, c’est quoi ÇA ! Si ça continue on ne partira plus en vacances avec vous, on vous laissera chez mamie. Vous n’êtes jamais content ! »

Et oui, cette semaine de vacances scolaires me fait ressortir un brouillon écrit l’été dernier. Je m’étais censuré devant la violence des propos entendus sur les plages et aux terrasses des restaurants. N’imaginez pas que je me moque.

Je me jette la première pierre. Ce pas de côté de 12 000 km à pied m’amène à me poser des questions, à relire mon comportement. Qu’elle est la racine de cette violence ? Quelle est la racine de cette impatience ? de cette volonté que les enfants réalisent exactement ce que nous voulons au moment où nous le décidons ? La volonté de faire prendre à nos enfants, le raccourci de notre expérience ? Quelle soupape saute pour que nous répercutions dans notre intérieur familial, cette violence, peut-être importée de l’extérieur ?

Bien évidemment, même totalement détendu et regardant des enfants qui ne sont pas les miens, il y a bien des situations qui me font bondir. Il y a très vraisemblablement des apprentissages à transmettre… mais comment ?

Hier un père pêchait avec son fils de 10 ans. À 3 reprises, il lui demande de ne pas remonter vers les vannes de l’écluse pour ne pas perdre l’hameçon dans le mécanisme. Et qu’est-ce qui arriva ? … l’enfant est allé pêcher vers l’écluse et… a tout perdu, bouchon, hameçon…. Je peux comprendre l’agacement de son père.

Est-ce-que la remontrance… et quand je dis remontrance… « Mais quel con ! Mais quel con ! Mais quel con ! … allez on rentre ! je ne t’emmènerai plus jamais à la pêche, t’écoute jamais rien, crétin ! » … est de nature à enseigner quelque chose à l’enfant ?

Allez courage les parents, c’est bientôt la rentrée des classes ! Et pour conclure… je ne vais pas me faire que des amis, mais je rencontre beaucoup de maîtres avec leurs chiens, sur les plages notamment.

Nos petits amis à quatre pattes subissent les mêmes injonctions que les têtes blondes à deux pattes. Espérons qu’ils ne comprennent pas tout. Le ton peut-être ?

Mais qu’est-ce-que je peux mettre en œuvre, pour développer une relation apaisée avec mon entourage ? Reconnaître mes torts ? Dompter mon impatience ? En premier lieu, demander pardon ! …ce que je fais publiquement aujourd’hui, auprès des personnes que j’ai pu offenser… et je pense en premier lieu à mes filles et à ma femme.

Semaine de passage

Dunkerque le 28 avril 2023

Canal entre Calais et Berque

Je passe en Belgique aujourd’hui. Dans ma tête se bouscule des sentiments mêlés. Excitation, car j’ai l’intuition que le voyage ne commencera « vraiment » que dans cette deuxième partie, notamment en Norvège, que j’idéalise mais aussi des sentiments de peur comme si je passais une ligne de démarcation en temps de guerre alors que vous conviendrez comme moi qu’il ne faut quand même pas exagérer. Mais la peur ne se commande pas. Je me souviens de celle ressentie lors de mon premier passage en Espagne en 2012. Il faut dire que je cumulais un peu. Je courrais sur le chemin de St-Jacques de Compostelle depuis 750 km déjà et j’entamais la deuxième partie en étant blessé au mollet et perclus de micro-tendinites. Et puis comme le dit Sylvain Tesson, « j’ai poussé la porte de la peur et j’ai vu qu’il n’y avait rien derrière »… ou si, un champ encore plus vaste qui s’ouvrait à moi… l’idée de traverser l’Europe à pied de Gibraltar au cap Nord.

Après cette première expérience j’ai couru pendant 10 ans, souvent de nuit, sur le chemin de St Jacques, ma peur bien au chaud dans un coin de ma poche, complètement rassurée. Il ne faut pas la brusquer, mais l’entraîner comme je l’ai fait dans des bivouacs en plein été ou sous la neige, pour habituer ma peur à des bruits peu familiers. La peur ne se commande pas. Elle est parfois rétrospective, comme lorsque j’ai quitté Gibraltar, traversant des dizaines de bivouacs abandonnés, des cimetières d’épaves de migrants subsahariens. J’ai senti une présence. Je n’ai vu personne… juste des pierres en cercle couvertes d’une terre encore humide, trahissant un déplacement très récent. Cette même peur, toujours aussi irrationnelle, qui m’a fait vouloir, un temps, éviter Calais, avant de me raviser.

Une fois encore j’ai ouvert la porte de ma peur et il n’y avait derrière, qu’une côte splendide et une ville magnifique. Et pourtant la peur est mon amie, une sentinelle parfois un peu encombrante mais qui m’a sauvé de bien des périls sportifs dans lesquels je fonçais tête baissée en parapente, à ski, en courant de nuit. Alors merci ma peur et partons tous les deux pour de nouvelles aventures !

Après la belle rencontre de Cyril la semaine dernière, j’ai fait deux rencontres étonnantes cette semaine. Nicholas un Anglais de 64 ans qui part à Istanbul avec « un sac de moins de 4 kg… et une bonne carte de crédit » comme il dit. C’est son deuxième jour de marche. Il part pour 2 700 km en ligne droite depuis Calais… l’Asie à portée de main, juste de l’autre côté du Bosphore. Je le rencontre à la terrasse d’un café. « Je ne bois que de la bière, jamais d’eau », me dit-il en me montrant sa petite bouteille de 0,5 litre, totalement vide. « Je n’aime pas les gens, je suis un F… Bastard » … et visiblement fier de l’être, sa marque de fabrique. Mais c’est un grand cœur que je sens poindre derrière cette carapace déjà bien fendue. Joyeuse rencontre. Je suis impressionné par son idée, son lâcher prise… « Tu es encore plus fou que moi… vraiment » me dit-il, quand nous partageons nos projets respectifs. C’est étonnant, je suis toujours bluffé par le chemin des autres, trouvant le mien, juste normal. J’allais dire banal, une longue promenade de santé. « Et si tu ne trouves pas un endroit pour dormir ? » « Ben j’aurai très froid ».  Il dit réfléchir à l’achat d’un sac de couchage, au cas où. Je sors de mon sac une grande couverture de survie. Cadeau ! 

Enfin j’ai rencontré Philippe, le long du canal de la Colme. Il part traverser la France en zigzag. Dunkerque, Besançon, Collioure… avec un amateurisme qui fait plaisir à voir. Il part à l’aventure, la fleur au bout du fusil. C’est semble-t-il sa première grande marche. C’est son deuxième jour de marche, lui aussi. On dirait qu’il sort tout droit du magasin de sport. Tout est neuf… et son sac de grande marque, qui déborde de toutes parts, a déjà un problème. Je lui offre un petit mousqueton pour une réparation de fortune. C’est peut-être lui le vrai Aventurier, avec un grand A. Il part avec des cartes, peinant à se repérer précisément, il espère trouver un camping dans le prochain village, sans repérage préalable. Vérification faite ensemble, il n’y en a pas. Jeune retraité, il veut « arrêter de courir », prendre le temps, enfin.

J’envie ces deux gaillards pleins d’une belle insouciance après laquelle je cours depuis tant de mois déjà. Bon chemin les gars !

Ce voyage va vous changer jeune homme !

Ostende le 30 avril 2023

« Ce voyage va vous changer jeune homme, croyez-moi, ce voyage va vous changer ! » Je ne savais pas quoi répondre à cette femme âgée, rencontrée sur une plage Bretonne, l’été dernier. Péremptoire, bien campée sur ces deux cannes, son regard bleu acier vissé dans le mien…. J’étais obligé d’adhérer à son point de vue… et pourtant je pensais le contraire sans savoir comment lui dire. J’étais aussi désarmé face à mes amis persuadés, comme cette dame, que j’étais très courageux et que j’allais me transformer en une sorte de Superman.

Cette semaine j’échangeais avec un ami, lui confiant qu’un tel voyage est décapant et pas forcément porteur d’un super gonflement de la confiance en soi… ce serait même plutôt le contraire.

Passer trois fois sept mois face à soi-même, amène une discussion intérieure que l’écrivain voyageur Sylvain Tesson exprime admirablement. Il me vient en aide et je vous livre les propos recueillis par Guyonne de Monthu pour « Libre à vous ».

« Comme une eau le monde nous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs, puis se retire et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme. » Nicolas Bouvier – l’usage du monde Sylvain Tesson (soliloque face caméra) « Ben… il a raison ! On a beau voyager, on a beau demander à l’espace et au défilement des kilomètres de réhausser notre capacité de voir le monde, on a beau demander à la géographie d’essayer de nous améliorer, on n’y arrive pas et qu’est-ce que le voyage… la tentative d’être un autre et le malheureux constat que l’on n’a pas réussi. Qu’est-ce que le voyage… c’est simplement le fait de faire voir du pays à sa déception et à sa médiocrité et à son insuffisance… et si on est médiocre ce n’est pas parce que l’on fera 10 000 km à cheval, à pied ou à bicyclette qu’on sera meilleur. Il faudrait rester chez soi pour essayer de s’améliorer avant de partir mais malheureusement il y a quelque chose en soi qui fait qu’on ne peut pas s’empêcher de prendre la route. Alors voilà cette phrase, elle est magnifique parce qu’elle nous met devant cette espèce d’impossibilité de trancher entre l’arrêt et le mouvement et si on était vraiment sage, ce que nous ne sommes pas… et bien on cesserait de s’agiter et on essaierait de faire en sorte que la phrase de Nicolas Bouvier s’annule, mais hélas elle est vraie ».

Je me reconnais vraiment dans les mots de Sylvain Tesson même si j’ose espérer que ce pas de côté que me permet ce chemin estompera quelques traits… par trop saillants.

Et… comme une boutade, je ne peux que reconnaître que Johnny a été beaucoup plus, concis… « Ça ne change pas un homme… un homme ça vieillit ! »

Semaine du passage des 6 000 KM

La Haye le 11 mai 2023

des maisons en contrebas d'une digue au Pays-Bas

Km 6 000… Patience, persévérance, confiance. Difficile de rembobiner le film du voyage depuis Gibraltar et sans doute aussi inutile que de vouloir rembobiner le film de sa vie pour se le repasser en boucle. Je mélange des lieux, je ne me souviens plus des détails, des rencontres, des galères, des joies et pourtant tout est là, comme un sédiment solide qui me permet d’aborder la deuxième moitié du voyage, comme une deuxième moitié de vie, avec la force de la réussite, la confiance du réalisé. Avec surtout cette croyance bien ancrée que le chemin se vit au futur, comme la vie.

Ce que je ne sais pas, je ne le sais pas encore, ce que je ne fais pas, je ne le fais pas encore. La vie est potentiel ! Le chemin comme la vie se vit au futur, utilisant ce qui est passé comme marchepied pour arriver à destination.

A quoi bon se retourner si ce n’est pour relire et se demander ce que je veux bonifier demain. Sur le chemin, les blessures guérissent en marchant.

Avancer, au-delà des éléments qui se déchaînent. Avancer, au rythme de ses possibilités du moment. Avancer, en apprivoisant ses peurs. Avancer au-delà de la lassitude qui peut s’inviter. Avancer, même sous la pluie…

Le soleil revient toujours. La vie est mouvement !

Semaine méditative

Brielle le 9 juin 2023

Un Homme marche sur la plage de sable

J’ai marché toute la semaine avec 2 citations qui me trottaient dans la tête. « …et ma marche sera démarche… » Jean de Bruynne « Le but n’est pas le but, c’est la voie » Lao Tseu J’ai mis plus de 6 000 km à commencer à comprendre ce bon vieux Lao. Eh oui vous allez encore dire… pas doué le gars ! Je pestais souvent quand, fatigué, il me restait 3 km pour arriver à l’étape, vous savez, les fameux 3 derniers. Je me disais qu’il ne devait pas être très sportif le grand penseur. En fait ces phrases se rejoignent, s’imbriquent et forment même un beau puzzle avec le fait de dormir… sur le sol, proche des racines, proche de mes racines. Je viens de la terre, nous venons de la terre. Il m’en aura fallu des kilomètres pour me réensauvager. Le chemin et surtout le temps qu’il nous laisse seul avec nous même dans le ronronnement de la cadence des pas et des chuintements du sac à dos est un révélateur, comme celui que l’on utilise pour développer les photos argentiques.

Je m’aperçois que je suis resté trop longtemps coincé dans la chambre noire. Protégé mais pas révélé, attiré par la lumière rouge de paradis artificiels, tournant sans conscience comme les moustiques, la nuit, autour d’un réverbère.

Je m’éveille à ce qui m’entoure. Ça pique un peu, comme la forte lumière du soleil le matin au réveil… il va encore me falloir du temps avant de pouvoir ouvrir totalement les yeux, pour que, l’étourdissement passé, le ravissement puisse m’envahir. Il me reste 5 500 km pour ça !

Je commence à prendre vraiment du plaisir à camper…

Horumersiel le 14 juin 2023

la lumière de la lune vue à travers la toile de la tente

Je commence, vraiment, à prendre du plaisir à camper… le beau temps y est sans doute pour beucoup. Je suis adhérent du CAF Norvégien, le DNT qui gère 550 cabines… mais pas trop sur la côte. Je dois me préparer à une partie majoritairement bivouaquée. Je sais, je vais encore en faire rire plus d’un… c’est mon côté un peu chochotte. Je me dis que 2 nuits par semaine en dur serait bien. 5 bivouacs, 2 nuits en dur, pour le moment je pense que ça pourrait le faire. 10 h 00, c’est la pause-café/pain d’épice.

Je remballe le réchaud, la casserole… et au moment de repartir 2 jeunes retraités m’interpellent en Allemand. Je réponds que je ne parle malheureusement pas la langue mais que je peux discuter en Anglais ou en Français…

« Ah parfait, j’ai travaillé 4 ans à Chambéry et 1 an à Paris » me dit Victor.

« Et moi un peu plus d’1 an à Paris » poursuit Ute.

Victor, d’origine Péruvienne, est aussi trapu et solide qu’un roc, ça tombe bien pour un… géologue. Il a souvent baroudé seul, dans les montagnes Péruviennes. Ce n’est pas un point commun, mais la marche dans la nature est peut être un point qui nous rapproche. Les sourcils blancs bien marqués, bandeau sur les oreilles, une vraie « gueule de cinéma ». Il me fait penser au regretté Charles Gérard. Sur son dos un vieux sac Millet bleu, encore en parfait état après quarante ans de bons et loyaux services. « Je l’ai acheté au Vieux Campeur à Paris ». Je connais le modèle, j’ai le même depuis l’âge de 12 ans. Increvable !  Ma fille désespère de le voir dépérir pour en avoir un plus actuel.

Victor est marié depuis 40 ans à Ute qui est fine, discrète et douce. Les deux forment un cocktail détonnant et harmonieux qui fonctionne au diapason. L’un peut commencer une phrase, l’autre la termine, « c’est égal ». Ils font vraiment plaisir à voir. Leur bateau pour l’île de Wangerooge ne part que dans une heure, largement le temps de papoter. Ils m’interrogent sur mon voyage, les détails techniques… Est-ce que je rencontre beaucoup de gens ?  Est-ce que les gens sont accueillants… ? « À part vous… personne ! » Dis-je pour plaisanter. En fait les rencontres sont assez rares. Mais c’est étrange cette alchimie qui se crée parfois et fait que l’on a l’impression de se connaître depuis toujours.

Victor regrette de ne pas avoir 3 vies, pour accomplir tout ce qu’il voudrait, il sent bien l’âge avancer plus vite que ces envies de découverte. C’est encore un sujet qui résonne avec ce que j’écris. Et si comme le dit Anne-Dauphine Julliand, on ne peut pas ajouter de jours à la vie, on peut ajouter de la vie aux jours. La vie se vit maintenant ! Pour un matin de bac philo… ce serait un bon sujet.

Puis vient la question du pourquoi ce voyage. Je me moque gentiment de Victor quand je lui dis que c’est une question qui ne se pose jamais entre marcheurs, par pudeur ou peut-être parce qu’il n’y a pas de réponse. Mon rôle change ensuite, je deviens agent de voyage. Ils aimeraient bien découvrir le Massif central, à pied, cet automne. Nous réfléchissons à ce qu’ils veulent vraiment… puis les idées fusent. La partie du GR7 dans les Cévennes, le chemin de Stevenson… ou Le Puys en Velay/Conques. Nous rentrons dans le détail, où trouver les guides, le Miam Miam dodo… un vrai travail de pro ! Je pourrais peut-être tenter une reconversion ? Mais c’est déjà l’heure du bateau et nous nous quittons avec une bonne poignée de main de Victor, une grosse et tendre bise de grand-mère Ute… et une étreinte générale dans la confusion la plus totale.

Rencontre marquante assurément !  Elle me rebooste et fait s’évaporer la petite déprime que je tiens depuis mon départ des Pays-Bas.

Belle semaine… tourmentée

Büsum, le 23 juin 2023

la couverture du livre Pensées en chemin d'Axel Kahn. Moment de lecture dans la tente

Je vous ai quitté l’autre jour un peu tourmenté. Vous me retrouvez aujourd’hui plus offensif dans cette métaphore de l’existence. Il nous arrive, dans notre vie, de cheminer sur des plateaux insipides que nous devons traverser, sans nous poser trop de questions. Y aller au mental, franchir des gués incertains en attendant des demains plus riants. Le repli sur soi est ma technique pour avancer. Reculer n’est pas une option. Je m’accommode de ce que je ne peux changer, j’intègre à mon chemin les difficultés que je rencontre. Je pourrais me lamenter, pester contre Pierre, Paul, Jacques, rien n’y ferait.

La marche comme la course à pied différent grandement du cyclisme. Nous n’avons pas de roue libre. Si je n’avance pas, je suis à l’arrêt. Dans la vie, personne pour me porter, personne pour nous porter. On peut décider de rester à l’arrêt toute sa vie… ou décider d’avancer quoiqu’il arrive. Plus c’est difficile plus je fête les petites victoires.

Plus c’est difficile plus la fête doit être belle. Après les plateaux insipides, il y a toujours du beau, il y a toujours du bon. Avancer toujours, avancer pour s’en rapprocher, avancer pour dépasser. Le mouvement c’est la vie !

Ce soir, confortablement installé dans mon duvet, mon livre de chevet en main, je laisse résonner les mots d’Axel Kahn dans « Chemins »… « Même en groupe, même en couple, chacun va à son pas et marche seul (…) chacun choisit sa vie ! »

Je retrouve l’océan

Ockholm, le 26 juin 2023

Pays bas un chemin sur une digue. A gauche la mer à droite l'herbe et des moutons

Je retrouve l’océan après quelques jours de coupe à l’intérieur des terres. J’ai pensé, naïvement, qu’aller plus vite m’aiderait à survoler ce profond et douloureux passage à vide. Seul, assis face à l’océan, un sentiment de plénitude m’envahit. Je ne sais dire pourquoi cette eau, cet océan, fil conducteur du voyage, me procure autant d’apaisement.

Est-ce parce que nous ne sommes que de l’eau bien agencée que cet élément attire ? Un appel à nos racines lacustres ? Ou tout simplement ressentons-nous tout à la fois la force et le calme qui rassurent, la permanence, la source de vie ? J’aime cette lumière douce du petit matin qui illumine la digue et les moutons.

Une légère brise marine réveille en moi le souvenir de senteurs de voyages lointains. Le vent du large gonfle mes poumons fatigués. Vent de liberté, souffle de vie.

Tailler tout droit, à l’intérieur des terres, c’était prendre le risque de passer à côté de l’essentiel. Combien de fois sommes-nous tentés de prendre un raccourci dans nos vies ? Combien de fois ce raccourci nous fait passer à côté de l’essentiel ? Et si ces raccourcis nous rendaient la vie moins vivable ? Prendre le temps… de perdre le temps.

Combien de fois dans nos vies nous laissons-nous diriger par le sablier ? Sablier réel ou Sablier que je m’invente pour esquiver ? L’étape va être longue et pourtant, aujourd’hui, je prends le temps de m’arrêter, je prends le temps de contempler.

Je casse le sablier et me laisse bercer de tendre insouciance…

1ère Semaine… Scandinave

Brøns le 29 juin 2023

Barrière rouge et blanche symbolisant la frontière entre les Pays Bas et le Danemark
Frontière du Danemark

Velkommen til Skandinavien ! Er Danmark en del af Skandinavien? Hvis Skandinavien er, når du ikke kan udtale et eneste ord mere, fordi din tunge er forstuvet…så ja, Danmark er en del af Skandinavien. Bienvenue en Scandinavie ! Est-ce que le Danemark fait partie de la Scandinavie ? Si la Scandinavie c’est quand tu ne peux plus prononcer un seul mot sans te faire une entorse de la langue… alors oui, le Danemark fait bien partie de la Scandinavie.

Le passage de la frontière est plus que symbolique, une simple barrière rouge et blanche qui orne un petit rond-point. En quittant la France je me réjouissais d’être dépaysé. Là c’est bon, ça y est ! Arriver au Danemark, c’est un peu comme jouer au jeu « des chiffres et des lettres » sans les voyelles ou récupérer une mauvaise pioche au Scrabble… et pourtant le e et le a ne valent qu’un point, chez eux aussi. Je reste dans l’espace Schengen… mais je suis sorti de la zone euro. Une Europe à la carte. Nous on a fromage et dessert… eux ils ont choisi sans.  Me voilà parti à faire bouillir mes neurones avec des conversions à virgules. Je me retrouve à l’école communale… Sachant qu’1 € vaut 0,1358 DKK, dire combien coûte la nuit au camping ? … Trop cher ! Bon, passé ces considérations de beauf qui n’est pas beaucoup sorti de chez lui, j’ai été cueilli à mon arrivée par une superbe réserve ornithologique sans présence humaine, ce qui m’a occasionné un léger détour de près de 4 km… mais un spectacle féerique. Les oiseaux qui ne connaissent pas les limites de leur domaine m’accompagnaient de bon cœur. Les huitriers, toujours avec le cri caractéristique de lanceurs d’alertes m’escortaient. J’avais une vue imprenable du haut de ma digue. Ce qui est étonnant avec les frontières, c’est l’immédiateté des changements. Ici plus d’éoliennes XXL, çà et là, juste quelques rares petits ventilateurs.

Premier contact avec le Danemark, un camping très mignon et très bien tenu avec tout ce qui fait rêver un marcheur… épicerie/bar, cuisine, salle de bibliothèque avec canapé… luxe ultime du voyageur à pied ! La patronne arbore une étiquette pectorale, á la manière des généraux soviétiques de la grande époque. Pas moins d’une dizaine de petits drapeaux symbolisant les langues qu’elle maîtrise. Je lui offre l’occasion de réviser son Français. Elle est ravie de s’échauffer en ce début de saison. J’en profite pour faire le plein de gaz, que l’on ne trouve pas vraiment partout, refaire le stock de petits gâteaux et commander une pizza pour le repas du soir.

Il est 18 h 00 quand arrive Thomas, un Suisse germanophone qui a 5 semaines de vacances pour rallier les îles Lofoten à vélo. Il est aussi sympa qu’à l’ouest. Il rêve d’une pizza. Je lui suggère de filer à la réception qui va fermer… mais il continue de monter tranquillement sa tente en discutant avec moi. Bilan des courses, il en sera quitte pour s’ouvrir une boîte de conserve. Quelques gouttes se mettent à tomber, il se précipite pour bâcher son vélo, oubliant son smartphone et sa batterie externe sous la pluie. Parti depuis près de 10 jours, il tâtonne encore un peu le Teuton. Une rencontre très sympa mais… express, comme d’habitude.

« Nous vieillirons ensemble, nous passerons nos journées dans des chaises longues, le nez collé aux camping-cars de nos voisins de camping et au coucher du soleil, nous irons, faire la vaisselle, main dans la main. » avait promis Angela à Helmut.

Pardonnez ma citation apocryphe, pourtant si proche de la réalité observée. Et c’est ainsi qu’á 19 h 00, chaque soir, une nuée de couples de retraités Européens migrent, bras dessus bras dessous, à l’aire de lavage de vaisselle qui se transforme rapidement en une véritable ruche. Chacun parle dans sa langue, tous se comprennent… le saint esprit camping est à l’œuvre.

KM 7000

Thorsminde, le 8 juillet 2023

Life guard sur une plade du Danemark. Voiture jaune et poste de surveillance rouge et blanc

Des plages de sable fin, des vraies, l’esprit originel du voyage. Respirer la brise du large en contemplant un horizon que rien ne limite. Le temps s’arrête, je suis bien ! Seul le fracas des rouleaux réussi, un instant, à rompre le flot intarissable de mes pensées.

Semaine du passage au km 7 000. Je scande régulièrement ces jalons, avec l’illusion perdue de parvenir à vous partager le caractère incommensurable de ce voyage. L’essentiel est ailleurs, indicible. Ce passage des 7 000 km à une saveur particulière car il annonce un nouveau voyage, plus fort et plus intérieur, en Suède et en Norvège.

J’ai parfois le sentiment de manger mon pain blanc… le confort, tout relatif, des campings et des gîtes. Peut-être que celui que je m’apprête à déguster aura encore plus de saveur. Un goût plus sauvage, celui du bivouac. Une drogue dure ! Pour l’heure c’est la peur qui domine. Sa racine se niche dans l’inconnu. Trouver les coins de bivouacs, l’eau, le ravitaillement… Je ne pars pourtant pas traverser la forêt Amazonienne ni l’Antarctique. L’inconnu est la plus grosse racine de la peur. La peur est farouche, elle se laisse apprivoiser, pas après pas, pour peu que l’on prenne le temps de l’approcher. J’ai souvent bivouaqué dans un lieu familier pour apprendre à me laisser bercer par le vacarme des animaux, la nuit en forêt. Dompter le rugissement du vent dans les arbres ou le craquement des branches qui se brisent et tombent… tout près. La meilleure manière d’avancer n’est-elle pas de se confronter à ses peurs ? Assurément !

J’enchaine des étapes courtes, pour prévenir le réveil de quelques vieilles blessures. La marche dans le sable de la plage agit comme un révélateur. Il sursollicite les membres inférieurs. Le corps mémorise tout, il n’oublie rien, il ne pardonne rien. Face à la mer, tranquillement adossé à mon sac à dos, mes blessures s’expriment, se rappellent à moi. En plus de la cuisse des 100 km de Millau, un ménisque et les croisés discutent avec mon mollet gauche. Ils ont tous un point commun, ils sont tous nés de mes courses sur les chemins de St Jacques… ça crée des liens !

Quand le corps s’exprime ainsi, c’est qu’on a fait la sourde oreille à l’esprit. Ils sont copains tous les deux. Inséparables. Ils se chamaillent parfois, mais se protègent souvent. Je fais équipe avec ces deux lascars depuis 57 ans.

Nous sommes condamnés à bien nous entendre « jusqu’à ce que la mort nous sépare ». Une sacrée trinité !

Cheminement… à distance

Hanstholm, le 13 juillet 2023

Sur cette photo montage on distingue un marcheur sur une plage en Norvège et sur la droite un marcheur dans un bois en France

Mon copain Rémi chemine sur le tour du Cantal, de quoi passer la semaine en charmante compagnie… à distance. Alors il faut que je vous présente Rémi qui est la seule personne que je connaisse qui est capable de se faire un claquage du pied en priant dans une église… avant même d’avoir commencé son périple. Le seul capable de se tordre la cheville… la même semaine… Bon je sais, je suis un peu taquin mais surtout envieux de sa manière de cheminer, à l’arrache, partant en stop car le train n’arrive pas, bivouaquant avec l’esprit du juste. Le gars qui ne se pose pas trop de questions… mais qui en pose beaucoup aux personnes qu’il croise, la richesse de son chemin.

La semaine est passée en un éclair, inventant un nouveau moyen de voyager à deux… à distance. Il m’est toujours difficile de partager ce que je vis. C’est beaucoup plus facile avec Rémi. Sans se concerter nos étapes ont à peu près la même distance. Nous partons et arrivons à peu près à la même heure. Le premier réveillé réveille l’autre. Nous discutons par message vocaux interposés… moi sur la plage, lui dans les montagnes d’Auvergne.

Nous nous connaissions depuis près de 40 ans et pourtant j’ai découvert que ce consultant de haute volée devait être orienté en 4 ème CPPN, des études très très courtes. Je me suis remémoré mon institutrice de CM2 qui faisant un sondage pour savoir dans quelle école nous irions au collège me disait, devant toute la classe… « Non mais toi baisse la main Christophe ». Bac rase-motte tous les deux… moi avec un prof de math refusant de me serrer la main pour me féliciter, restant les bras croisés dans le dos… « Je ne vous félicite pas Monsieur ! » Mécontent que je décroche le sésame du premier coup, moi le dernier de la classe, l’année où les deux tiers de mes camarades étaient qualifiés pour le rattrapage. Rémi faisant perdre la Foi à sa prof… « Avant je croyais en l’Esprit Saint, depuis que je sais que vous avez eu votre bac… j’en doute ! » … trouvant incompréhensible que ce cancre, â ses yeux, soit reçu.

Sur nos chemins, nous partageons les mêmes joies, des joies ressemblantes tout du moins. Nous partageons les mêmes doutes. Nous comprenons ce que 30 km avec un gros sac à dos, des nuits sous tente, sous la pluie peuvent induire dans notre manière d’appréhender le monde qui nous entoure.

Marcheur amateur

Göteborg, le 4 août 2023

Un village au soleil couchant au Danemark, ciel bleu et rouge

Je suis un marcheur amateur. Quel sens donner à ce mot… amateur ? Qui aime, cultive, recherche, pour son plaisir. Oui, mais c’est surtout un autre sens qui m’interpelle aujourd’hui. Amateur, au sens de celui qui ne sait pas, qui doit apprendre sans cesse.

« Maintenant, je sais… je sais qu’on ne sait jamais » disait Jean Gabin dans sa chanson.

Après plus de 7 500 km j’ai le sentiment que plus j’avance, moins je sais marcher, moins je sais mon entourage, moins je sais le monde. Comme si la marche avait fracassé mes certitudes les plus rassurantes, celles qui peuplent les esprits des spécialistes sur les plateaux des chaînes d’info, celles qui truffent les discours de nos gouvernants, celles qui embourbent les réseaux sociaux, les magazines spécialisés. Je suis content d’être un amateur et de le devenir un peu plus à chaque pas.

Plus je marche, plus je m’éloigne de moi. Maintenant je sais… je sais que je ne me trouverai. Je sais que je ne trouverai l’autre. Je suis content de devenir un amateur, un peu plus à chaque pas.

La vie, l’amour, l’argent, les amis et les roses. On ne sait jamais le bruit ni la couleur des choses. C’est tout ce que j’sais mais ça, j’le sais » Phil Green.

Poids de sac, poids de vie

Kungälv, le 5 août

Sac à dos débordant d'affaires

Je repars de Göteborg après quelques jours de pause. Je suis à bloc… surtout mon sac.

Recharge de gaz au plus haut, une batterie externe 20 000 mha de plus, un duvet en plus, un gros plein de nourriture, quelques vêtements plus chauds… 2 livres d’Axel Kahn Mon sac déborde, tout comme moi, après 10 jours d’excès culinaires. Mon sac sur les épaules, je m’enfonce littéralement dans le sol. La marche est difficile, fatigante dès les premiers mètres.

Le plaisir de marcher s’est envolé. Est-ce pareil dans nos vies quand la charge sur nos épaules fait disparaître le sourire sur notre visage, remplacé par des grimaces, des stigmates ? Comment alléger ? C’est là que l’on recroise le fil rouge… la peur.

Est-ce qu’apprivoiser nos peurs peut nous rendre la vie plus légère ? Vivre plus au jour le jour en étant persuadé que la providence sera là, à nos côtés ? C’est sans doute une question de curseur. Je n’imagine pas un explorateur rejoignant le pôle Nord sans victuailles ni matériel… mais dans nos vies combien de noisettes mettons-nous de côté tel des écureuils qui ne se souviennent même plus des cachettes ? Combien de choses, gardons-nous… juste au cas où ?

Combien d’activités, combien d’obligations… Vivre avec un poids sur les épaules, c’est prendre le risque de se blesser irrémédiablement. Curieusement, le corps s’adapte, l’Homme s’adapte, jusqu’à ne plus trop sentir le poids qui est là… et qui blesse. Plus le sac est lourd, plus j’augmente les pauses.

Poser la charge pour souffler, prévenir les blessures… et repartir. Alléger sa vie, pour avancer avec le sourire, c’est faire le tri entre le nécessaire et le superflu et là… j’ouvre une porte infinie.

Le superflu n’est-il pas, parfois, plus nécessaire que le nécessaire ? Bon… je vois bien que je vous perds. Chacun a sa réponse, c’est très personnel.

Alléger sa vie…

1ère semaine en Suède

Heestrand le 11 août 2023

Tractor A en Suède. Voiture dont la vitesse est très limitée et que les adolescent ont le droit de conduire

Bienvenue en Suède ! Peu après la sortie de Göteborg, dans une forte côte, je suis tiré de ma torpeur par un vacarme, un bruit sourd de basses qui font trembler vitres et carrosserie. Je me retourne et le vois arriver un gros break Volvo.

À son bord un jeune blondinet, casquette vissée sur la tête qui me fait un geste amical de la main 🤟 et secoue la tête en rythme. J’ai l’impression d’être en slow motion dans le clip d’un rappeur au cœur tendre. Je pense qu’il a pilé pour me dire bonjour… mais en fait non, il est à fond… à moins de 20 km/h, le bougre.
À l’arrière, à la place de la plaque d’immatriculation, un gros triangle orange. Pour les non-initiés les A-tractors ont été développés à l’origine lorsque les véhicules agricoles étaient en pénurie. Le gouvernement a décidé de rendre légal la modification des voitures pour qu’elles puissent être utilisées comme tracteurs. Les règles applicables aux A-tractors sont toujours en vigueur aujourd’hui et font la joie des ados qui peuvent les conduire à partir de l’âge de 15 ans. Vitesse max de 30 km/h, pas de siège arrière et un crochet pour remorquer. Obligé ! Il n’y a pas que des blondinets, il y a aussi beaucoup de blondinettes. Ils et elles circulent en bandes et dès qu’il y a un ralentissement sur une départementale… vous pouvez être sûr qu’un A-tractor en est la cause.

Arrivé à l’étape j’ai une petite soif. Une soif qui s’épanche avec un breuvage à 13 degrés au moins, un psychotrope en vente libre, un breuvage grenat dans une belle bouteille en verre… de préférence avec un bouchon en liège… du vin quoi ! C’est vrai qu’en ce dimanche, sous la pluie, au fin fond d’un fjord, soit tu es né ici, soit tu bois… sans modération. Je fais une fois le tour du supermarché rien. Je fais une deuxième fois le tour… toujours rien. Ah si ! … de la bière sans alcool … et dans un petit coin de la bière… maxi 3,5 degrés. On est en Suède, je suis déjà rompu aux conversions monétaires… mais en degrés ça donne quoi ? Les enfants c’est à vous… exercice de math. Sachant que le désespoir de Christophe se monte à au moins un demi-litre à 13 degrés… dire combien il doit boire de bière. Tic-tac tic-tac… Trop répond sa femme ! Eh oui en Suède, pour lutter contre l’alcoolisme, l’état a décidé de garder le monopole de la vente des vins et alcools (hors bars et restaurants). C’est étonnant, mais efficace pour moi. En une semaine, je n’ai pas encore réussi à trouver le magasin d’état.

Il est 14 heures, j’arrive dans un petit camping désert à cette heure-là. Sur le bâtiment des sanitaires une pancarte indique : « Notez votre nom sur l’enveloppe, mettez l’argent dedans, en Couronnes ou en euros, et placez le tout dans la boite aux lettres, puis installez-vous sur un emplacement numéroté ». La confiance semble régner dans ce pays. Pas certain que ça marcherait en France. Je n’ai pas la monnaie, je mets plus et je pars monter ma tente. Le lendemain matin, aux aurores, la patronne du camping passe m’apporter la monnaie. « Je n’allais pas vous faire payer plus qu’attendu ». Confiance et vigilance…

50 jours avant Bergen

Lundekas le 14 août 2023

Bivouac dans une clairière en suède

Il me reste encore une cinquantaine de jours avant l’arrivée à Bergen et j’avoue que j’ai du mal à me projeter sous tente sous la pluie si longtemps. J’avoue que déplacer ma vie, dans mon sac à dos tous les jours ça va à peu près, mais plier la tente mouillée… et même si la tente est parfois presque sèche le matin, moi je suis humide, mes vêtements sont humides tout est humide. Mes pieds et mes mains vont bientôt se palmer. Aujourd’hui, la journée sera courte alors j’en profite pour visiter Stromstad, écrire une carte postale pour l’anniversaire de ma benjamine, visiter. L’étape est courte car il n’y a pas d’autres campings avant la Norvège. J’avoue que ce genre de blocage ne me ressemble pas et pourtant… je sais, j’ai beau avoir déjà bivouaqué des dizaines de fois, je n’éprouve pas un plaisir particulier à cette pratique qui reste, pour moi, un moyen de voyager, pas une fin. J’ai bivouaqué au Portugal et en Espagne, mais depuis, je repousse sans cesse cette pratique, pourtant liberté suprême. Allez, ce soir je bivouaque !

C’est marrant comme le fait de le décider fait sauter un verrou. Soudain, je me sens bien, zen, calme. Une sensation de bien-être m’envahit, comme en apesanteur. Je prends le temps de cheminer de déjeuner d’écrire. J’ai le temps, luxe ultime avec l’espace et le silence. Aujourd’hui, j’ai les trois. J’avance, je passe dans des endroits superbes pour bivouaquer… mais c’est trop près. J’avance encore, je quitte le chemin… me voilà maintenant sur un sentier. Mais en forêt, impossible de trouver un espace dégagé pour pouvoir poser la tente sans risque. J’aperçois un ancien chemin d’exploitation forestière… quelques fougères commencent à repousser… je tiens ma clairière.

Fin d’étape… après 25 km ! Après le montage de la tente, des gouttes me surprennent pendant la préparation du repas. Me voilà bon pour un repli rapide sous la tente, mon cocon, ma meilleure amie du moment. Comment peut-on se lier avec des objets ? Pour la tente c’est un peu différent. C’est ma chambre, mon refuge. C’est normal qu’un attachement se développe, comme pour vous avec votre maison. Il pleut je suis bien protégé, mes yeux se ferment, le livre me tombe des mains…

Bonne nuit !

Bivouac magique

Mellegård, le 19 août 2023

Bivouac au bord de l'eau en Suède

Il est 21 h 00, je bouquine bien au chaud dans mon duvet. J’aperçois le soleil se coucher à travers la moustiquaire. Déjà la pluie joue du tambour sur la toile.

Je commence à comprendre ce que Sylvain Tesson veut dire… « Toute nuit dehors est une nuit gagnée ». Je touche du doigt cette liberté infinie qu’offre le bivouac en Norvège.

Je suis sur la berge, face à la mer. Je goûte au luxe ultime, le luxe gratuit. Je comprends maintenant la sensation de pesanteur, d’étouffement, d’écrasement que je ressens souvent quand je suis entre 4 murs.

Une fois de plus Axel Khan m’accompagne ce soir. Un homme, que j’aurais aimé mieux connaître. Restent ses écrits. Je l’entends parler avec son ton docte d’antan… j’aime son style suranné. Je suis nostalgique d’une époque révolue.

La pénombre se fait dans la tente. Je pose le livre et repense à cette belle journée, le coin de bivouac, les rencontres… je me repasse le film dans ma tête. J’avais visé un bivouac au bord de l’eau, Bonne pioche. Là ! Un beau coin plat sous des pins sans branches mortes, Ça peut le faire ! J’attends un peu avant de monter la tente pour voir comment ça bouge ici.

Un petit bateau accoste, un couple en descend pour sa pause pique-nique. Leur chien fonce vers moi, suivi de l’homme tout contrit. « Je vous prie de m’excuser, je lui avais pourtant demandé de ne pas vous importuner. Oh, avec ce gros sac vous devez marcher longtemps ! D’où venez-vous ? » « De Gibraltar, je marche le long de la côte Atlantique… » s’ensuit une discussion polie, quelques questions de curiosité, les détails de mon voyage… puis il retourne auprès de sa femme. Je ne comprends pas le Norvégien… mais je capte quelques mots comme Gibraltar… Nordkapp. Il fait son rapport.

J’attends encore un peu. Il fait un temps merveilleux. Je cueille les bienfaits de la vie, je fais des réserves pour les jours de pluie. Des dames arrivent et m’abordent en Norvégien. « Désolé je ne parle que l’Anglais ou le Français ». « Ah, Vous êtes un touriste, un Français. » « Oui je marche de Gibraltar au cap Nord le long de la côte Atlantique » « Whaouuuuuuuuu incroyable… » Je ne vous fais pas tout le dialogue… on a bavardé un bon moment. L’une d’elles adore la France qu’elle connait bien. J’en profite pour demander un cours de prononciation. « Le Ø se prononce eu ou œ comme dans œuf ». Elles repartent en ayant parcouru mon blog en Norvégien et en me rassurant. « Vous pouvez dormir là, personne ne peut rien vous dire ».

Me voilà effectivement rassuré moi qui a pour devise de bivouac « Pour vivre heureux vivons cachés » j’expérimente la deuxième école : « Je me pose et je m’expose ». Les dames poursuivent leur balade… et voilà que mes voisins plaisanciers viennent de nouveau taper la discute… et m’offrir des tomates du jardin. Trop sympa !

« Ne va pas vers les Norvégiens, laisse-les venir à toi » c’est le seul conseil que m’a donné Kerry, une amie Norvégienne. Merci Kerry !

…et c’est bordé par ces bons souvenirs que je sombre dans un profond sommeil. Au sortir d’un bois, un supermarché Kiwi « mini pris » me tend les bras. Mini prix, il faut le dire vite. J’ai dans les mains quelques légumes… mais 20 euros de moins dans mon porte-monnaie. J’éprouve cependant un sentiment jubilatoire de liberté totale. Mon sac est plein de vivres, mes gourdes sont pleines… j’ai le loisir de cheminer comme bon me semble.

Vivres pour vivre. C’est plaisant de retrouver le plaisir des choses simples. Le goût d’une tomate du jardin, de l’eau de la gourde, une tranche de jambon, un morceau de pain… En fait, de quoi avons-nous vraiment besoin ?

… juste un peu d’électricité, un smartphone, et du réseau pour partager cette belle aventure.

1ère semaine en Norvège

Lervik, le 18 août 2023

Frontière entre la Suède et la Norvège sur un vieu pont

Il en a coulé de l’eau… et pas que sous les ponts depuis la superbe pause déjeuner dans le petit port ensoleillé de Heestrand.

« Que d’eau ! Que d’eau ! » Comme aurait dit l’autre. J’étais surpris la semaine dernière voyant une immense terrasse de restaurant de bord de mer, vide à l’heure du déjeuner. « La saison est terminée » me répond l’affable Tariq. « La saison ici c’est du 4 juillet au 4 août, pas plus » Tariq vit en Suède depuis 5 ans, mais ce déraciné comme il se définit lui-même a franchement le mal du pays… surtout l’hiver. Il est venu de Turquie pour rejoindre sa femme qui travaille dans le même restaurant… mais il ne peut s’empêcher de retourner prendre le soleil dans son pays natal, tous les 3 mois. « On trouve des vols à 200 euros, ça vaut le coup… et puis de toute façon sinon… je meurs ».

Je ne sais pas si je dois être content d’éviter la foule ou d’apprendre avec désespoir l’arrivée de l’automne… avant le 15 août. Pourtant que la Suède est belle… comment peut-on s’imaginer… que l’automne vient d’arriver, comme le chanterait le poète. Cette semaine je me suis encore débattu quelques jours avec un itinéraire très routier, pour contourner de grands Fjords.

Après une pluvieuse nuit de bivouac, j’arrive au pont vieux de Svinesund. Me voilà en Norvège ! J’attends l’ouverture de l’épicerie, afin de dépenser mes dernières Couronnes Suédoises quand deux douaniers Norvégiens m’abordent… pas pour un contrôle, juste pour passer le temps. Ils semblent s’embêter, toute la journée assis dans leur voiture banalisée, moteur tournant. On parle de mon voyage, du parcours jusqu’ici, du chemin ensuite… c’est très sympa… mais j’ai l’impression qu’un des deux pose les questions en fonction des informations qu’il voudrait recueillir. Déformation professionnelle ? En tout cas, c’est très amusant.

J’immortalise le passage en Norvège sur le pont et j’emprunte le magnifique sentier côtier Kyststien. Je surprends deux jeunes Allemands au saut de… la tente… à 10 heures du matin. Cool, ils ont posé leur toile à moitié sur le chemin, sans se poser trop de question. Plus loin je découvre un petit coin de bivouac aménagé avec un cercle de feu, une grille et un trépied, en plein milieu de la forêt. La Norvège semble très « bivouac friendly », très accueillante… sauf pour la météo.

Avant de quitter Gibraltar, je faisais beaucoup rire mes amis quand je disais qu’il y avait deux choses que je déteste : Porter un sac et dormir sous une tente. J’en ajoute une troisième… la pluie quand je porte un sac et que je dors sous la tente. C’est terrible comme on prend vite l’air et l’odeur d’un chien mouillé. Est-ce pour ça que je surprends régulièrement biches, écureuils et élans ? Je trompe leur flair ! Il flotte en Norvège comme un parfum… de richesse.

J’ai un peu l’impression, comme l’aurait dit Nicolas Sarkozy… qu’en Norvège, si à 50 ans tu n’as ni Tesla ni Mercedes, ni BMW… c’est que tu as raté ta vie.

Nuit magique

Skallevold, le 21 août 2023

Bivouac à la belle étoile sur un ponton de bois en Norvège

Sur la côte que je visais, il n’y a que des galets sur 10 km mais je tombe sur un vieux bout de ponton échoué là. Je le cale pour qu’il soit plat. Des palettes inclinées constituent un très bon dossier. Ça fera l’affaire ! La météo ne prévoit pas de pluie cette nuit c’est l’occasion ou jamais pour une nuit à la belle étoile. En face de moi croise paquebots, cargos et voiliers. Mon canapé à vraiment une vue imprenable.

Océan calme, ciel dégagé, j’arpente mon ponton de bois flotté, avec autant d’assurance qu’un capitaine de navire hauturier. M’assurant ici de l’équilibre de l’esquif, vérifiant là, une nouvelle fois, les prévisions météo avec mon Garmin.

C’est un tiny bivouac de très grand luxe ! Cuisine, chambre, salon, le tout dans 2 mètres carrés… mais avec une vue à couper le souffle. Blotti dans mon écrin de verdure et de galets, j’admire les derniers rayons du soleil sur les Îles d’Hankø et de Rauer.

Il est grand temps de passer dans la cambuse préparer ma spécialité du moment… semoule confite dans la soupe à la tomate de la maison K. J’adore ! Un café conclut ce festin. Je le déguste, confortablement installé dans le carré.

Je retrouve les « Pensées en chemin » d’Axel Kahn, un autre cheminement à distance. Le temps se suspend souvent ces derniers temps. Est-ce que je galvaude cette expression ? Est-ce-que ce que je vis est bien réel ?

En Norvège je rentre dans une autre dimension. Un monde de liberté que les grains successifs viennent polir. Une sacrée claque ! Le ciel est sans étoiles ce soir. Ah non, elles s’éclairent une à une. Le ciel est cent étoiles…  cent mille… innombrables.

Je n’arrive pas à quitter des yeux ce spectacle immobile, en perpétuel mouvement. Admirer les étoiles, retrouver son cœur d’enfant. Vivre… mais en plus grand.

Semaine de routard… la flemme s’installe !

Hovag, le 7 septembre 2023

Bivouac dans les bois en Norvège avec vue sur l'océan

Cette semaine je suis devenu au sens premier du terme un routard. Je chemine sur la route profitant de bivouacs tous plus beaux les uns que les autres. Je ne trouve pas toujours du premier coup, je fais parfois quelques détours… mais ça en vaut vraiment la peine.

Dans cette vie de routard, le bivouac, c’est ma récompense de la journée… tant il est vrai que mes nuits sont plus belles que mes jours. Il y a peu de chemins côtiers sur cette côte du Sørlandet. J’exagère un peu… j’ai aussi eu quelques passages particulièrement sportifs sur des rochers, les pieds dans l’eau et de longs passages en forêts. Splendide ! Routard ! Ce mot m’évoque la destination avant la beauté, le résultat avant la douceur de vivre. Et il y a un peu de ça dans cette semaine de bitume, mes chemins noirs de Norvège… mais avec des panoramas toujours magnifiques. Contrairement à la marche sur plage ou sur chemin, la route est moins propice aux divagations de l’esprit. Même s’il y a peu de circulation, une part du cerveau assure la sécurité de l’équipage et bride le cerveau vagabond.

J’ai de plus en plus de mal à me tirer de mon duvet le matin. Une flemme ou une volonté d’étirer ce voyage au maximum ? Une flemme assurément et l’envie de retrouver une vie plus posée après 6 mois de vagabondage. Consolider.

Alors qu’on pourrait penser que la charge mentale est légère quand on ne doit penser qu’à marcher, manger, lire et dormir, elle est en fait insidieusement pesante. Ce tourbillon, ce changement perpétuel crée une vie en accéléré. Une vie nomade poussée à l’extrême, grisante et épuisante ! L’éloignement des êtres qui me sont chers, l’absence du caractère rassurant des 4 murs de la maison, le souvenir des doux moments partagés avec la famille et les amis, créent un abîme dans lequel on peut vite sombrer.

Une fois encore je ne veux pas me plaindre et je pense aux personnes qui vivent de douloureuses épreuves. Moi, j’ai fait le choix d’accomplir ce voyage et si je perçois parfois des désagréments, je ne fais qu’entrevoir les bienfaits, le remodelage en profondeur de ma personne, de ma personnalité. La marche sculpte le corps et l’esprit.

Je suis intimement persuadé qu’un nouveau câblage complet est à l’œuvre. Des liens neuronaux se créent, activant un nouveau schéma qui influe sur le comportement et la pensée. Que de chemin déjà parcouru au sujet de la peur, la peur de l’inconnu, le rythme de vie, la vie à l’instant présent. La multiplication d’expériences similaires, répétées jour après jour, m’aident à développer des compétences qui atténuent mes peurs et renforcent la confiance en soi. Réussir chaque jour est un levier particulièrement puissant.

C’est très encourageant de se dire que notre marge de progression, dans de nombreux domaines, est tout simplement inimaginable. Que de chemin à parcourir encore dans le développement de cette vie où les étapes semblent s’éloigner au fur et à mesure du cheminement, comme des mirages dans le désert.

Et si notre vie était un mirage ? Assurément elle l’est, tant il nous est impossible de la palper, de la mettre sous cloche pour la regarder, la vivre en spectateur. Nous sommes vraiment de bien jolis mirages !

Vivre sans réseau 

Kristiansand, le 8 septembre 2023

image montrant l'entrelacement de ponts en Norvège

Je n’ai plus de réseau 4G pour la deuxième fois en deux jours… et même si je n’en ai pas une utilité absolue, je me sens en fragilité… alors que par le passé, j’ai traversé le Sahara avec une simple carte Michelin et que mon GPS fonctionne sans réseau.

Je me sens comme dépossédé de ce que je prends pour un droit humain fondamental, déclassé, frustré.  C’est fou comme cette invention a transformé notre manière de vivre, transformé notre rapport au temps, transformé notre rapport à l’espace. Je peux en un instant être en visio avec mes proches qui se trouvent à l’autre bout du monde, me tenir informé de ce qui se passe, trouver des informations sur la ville que je vais traverser, acheter des billets … en un clic. Prodigieux !

Cette instantanéité nous amène parfois à confondre vitesse et précipitation elle nous conduit à mener notre vie sans prendre le temps de la réflexion puisque l’autre attend… à l’autre bout du monde.

Ce réseau redessine les rapports humains. Se voir « en vrai » alors que je suis en Norvège, c’est important pour mes parents nonagénaires, maintenir un lien. Mais c’est aussi deux sœurs qui discutent par messagerie quand une cloison les sépare. L’immédiateté rend accroc, elle peut très facilement et très rapidement nous décerveler, nous ôter le temps de la prise de recul, du libre arbitre.

J’ai l’impression que l’homme est traversé par deux forces qui se battent en duel dans son cerveau et qui dirigent nos vies : la recherche du plaisir, du moindre effort et… la peur. Cet outil nourrit les deux, admirablement bien, tant il nous livre sur un plateau tout ce que l’on désire, sans effort et qu’il garantit parfois, ou nous fait croire qu’il nous apporte de la sécurité. Il sait se rendre indispensable, il aime à nous le laisser croire. C’est là sa force.

Même si cela m’attriste, je ne peux me résoudre à vivre sans réseau. J’en retrouve un qui est beaucoup trop présent à mon goût depuis une semaine déjà… le réseau routier Norvégien. Et c’est parti pour 23 km de bitume et aujourd’hui c’est du gros… la nationale qui longe l’autoroute pendant une bonne partie de l’étape. Les kilomètres défilent vite, affairé que je suis, en chat avec le service technique de mon opérateur, échangeant au lent rythme du réseau E.

C’est peu avant Kristiansand que je retrouve la 4G et que je remercie vivement la patiente technicienne. Je suis soulagé… comme un bagnard retrouve son boulet.

Guerres, paix… et réconciliation

Mandal, le 11 septembre 2023

Monument aux morts en Allemagne Unsern Gafallenen, ceux qui sont tombés avec les dates 14  18 39 45

La lecture d’À l’ouest rien de nouveau d’Erich Maria Remarque… m’avait bouleversé. Ces jeunes, les mêmes des deux côtés, à qui on a fauché leur jeunesse, leur vie. Cet été en Allemagne, en passant devant un monument aux morts, j’ai été troublé de voir que nous partageons les mêmes dates avec nos amis Allemands.

La visite du musée de la Paix de Guernica, la réflexion qu’elle a fait naître en moi sur la réconciliation, tout prend sens dans ce vis ma vie à 80 ans de distance dans ce bunker de 1941 dans lequel je vais passer la nuit. La guerre s’est invitée comme un fil rouge dans ce voyage, elle m’accompagne depuis Gibraltar, Guernica et tout le long du mur de l’Atlantique.

L’Homme, ce barbare qui écrit des lois, signe des traités pour mieux les piétiner n’apprend donc rien ? Nous partageons plus de 90% de notre ADN avec des animaux aux mœurs particulièrement martiales. Sans être une justification, on peut aisément comprendre que la paix entre les peuples est mal barrée, tout juste une esthétique utopie.

22 h 00, seul dans le silence de la nuit je regarde les étoiles, bivouaquant sur le toit de mon bunker. Ma vision s’éclaircie dans l’obscurité. Je vois clair dans cet Outrenoir, je vois ce que le jour nous cache, une voute céleste marbrée d’étoiles. Autant de vie dans un si grand univers, que sont nos vaines querelles face à cette immensité de vie ?

Comme un souffle dans l’univers nous vivons, comme un souffle dans l’univers nous cèderons la place, comme un souffle dans l’univers nous rejoindrons nos êtres chers.

Pour l’heure la rêverie m’emporte, mon cerveau vagabonde de constellations en constellations, je me perds et me retrouve. Tous les soldats tombés lors de toutes les guerres, toutes les victimes des barbaries humaines sont là avec moi ce soir, scintillants dans cette voute céleste, tombeau majestueux. Ils retrouvent mes proches disparus, mes petits saints, comme je les appelle affectueusement, qui m’accompagnent dans ce voyage. Seul, dans le silence de la nuit, je m’interroge… comment devenir acteur d’un monde plus apaisé ?

Une nuit dans une machine à laver

Egersund, le 18 septembre 2023

Tente malmenée par une tempète de vent en Norvège

Après avoir joué à « saute fjord » toute la journée, j’arrive à Hådyr, point remarquable, gros rocher peint en blanc pour servir de repère aux bateaux. Le soleil brille dans le ciel, je me réjouis à l’idée d’assister à un beau coucher de soleil avant l’arrivée de de la pluie annoncée… mais les choses ne vont pas se passer comme ça.

Très vite le vent se lève, les nuages sont en avance, ruinant mes espoirs de coucher de soleil. Ayant anticipé la force du vent, j’ai planté la tente au plus près du sol, dos au vent dominant, abrité derrière des rochers. Je perçois de légers mouvements de la toile bien tendue, rien de grave. Je me réjouis d’avoir ce modèle et de l’avoir planté dans le bon sens. Je suis prêt pour une bonne nuit… mais les choses ne vont pas se passer comme ça.

Très vite le vent forcit, ruinant mes espoirs d’une nuit tranquille. Au moins je suis bien à l’abri dans cette tente résistante. J’enfonce mes bouchons d’oreilles, je rabats la visière de mon passe-montagne montagne sur les yeux, je mets la capuche de ma doudoune et la capuche de mon duvet par-dessus tout ça. Le vent est si fort que je l’entends quand même, je m’endors pour une bonne nuit… mais les choses ne vont pas se passer comme ça.

Très vite le vent forcit encore et la pluie se met à tomber. Elle frappe la toile comme des rafales de mitraillettes et me réveille. Il est minuit. J’ai dormi une heure, peut-être deux, je ne sais pas vraiment, je suis un peu dans le coaltar. Au moins je suis au sec dans cette tente en Dyneema très légère mais très imperméable et très solide. Sans sortir, je peux retendre les haubans. Je vérifie tout, je retends ce qui peut l’être et je me recouche pour une deuxième partie de nuit… mais les choses ne vont pas se passer comme ça…

Très vite le vent pulvérise de fines gouttes de pluie qui rentrent par les moustiquaires. Un brumisateur XXL. Je me retrouve rapidement en zone tropicale. Je bouche la partie exposée au vent avec une serviette et une veste de pluie et tente de trouver le sommeil… mais les choses ne vont pas se passer comme ça…

Très vite, malgré ces précautions, l’eau pulvérisée s’intensifie de telle sorte que toutes mes affaires sont détrempées, notamment mes deux duvets, mon matelas, mon sac de vêtements qui me sert d’oreiller… j’arrive à garder ma chaleur corporelle dans le duvet mouillé et c’est bien là l’essentiel.

Je pourrais faire un paragraphe par heure mais je pense que vous avez bien compris le principe. Une nuit crescendo. 10 heures de brumisation XXL et 1 km/h de plus de vent par heure. Je termine cette nuit, complètement essoré. 6 h 00, la pluie est toujours là mais le vent est beaucoup moins fort, je dois ranger toutes mes affaires trempées en restant à l’intérieur de la tente, sortir habillé en cosmonaute, retirer les piquets en les posant sur la toile pour qu’elle ne s’abîme pas, détacher le côté opposé au vent et commencer à rouler, avant de détacher la dernière partie. 7 h 00, c’est gagné, tout est dans le sac… destination Egersund à 21 km de là.

Sur le chemin dans la tourbière, humide hier, en ruisseau aujourd’hui, je relativise, ce n’est que « de l’eau… de l’eau de pluie… de l’eau de là-haut… ».

Arrivée à Bergen

Bergen, le 23 septembre 2023

Un marcheur devant les maisons de bois de Bryggen à Bergen

Le lendemain de ma nuit dans la machine à laver, je quitte Egersund, tout est sec, sauf mes yeux. Je viens de prendre conscience que j’arrive au terme de cette deuxième partie du parcours, dans trois jours.

Je ne sais pas si c’est la joie de retrouver les miens ou la tristesse de quitter ce chemin qui est mien, peut-être un peu des deux. Une ancienne voie ferrée transformée en voie verte me fait une haie d’honneur.

Je veux goûter le chemin jusqu’au dernier kilomètre. Cette seconde saison a été splendide à bien des égards et tellement différente de la première. Cueilli par la pluie de l’hiver finissant le ton était donné, puis les plages du débarquement, le cimetière de Colleville teintèrent le voyage d’une pointe de gravité et ce n’est pas l’incroyable veillée Pascale, au Havre, qui à elle seule pouvait élargir mon sourire.

Mais les retrouvailles arrosées avec Dani, Christian, Jocelyne et Dominique, les falaises de la côte d’Albâtre, mon cheminement avec les moutons sur la digue de Hollande, le cheminement littéraire avec Axel Kahn, le cheminement à distance avec mon ami Rémi, la rencontre avec Fred, Elia et Tom, Ute, Victor, Francine, Nicolas et leurs filles… et tellement d’autres personnes rencontrées, la très belle et très marchable côte ouest Danoise… sans oublier les inoubliables bivouacs de Norvège. Jusqu’au dernier kilomètre tout a concouru à faire de cette portion un moment inoubliable.

Ce voyage, devenu plus intérieur, me comble au-delà de ce que je pouvais même rêver… et je n’ai qu’une hâte, préparer la dernière partie qui me conduira au Cap Nord en 3 000 km.

Dépression Post Trail… et autres pérégrinations

Clermont-Ferrand, le 24 novembre 2023

tente posée dans l'herbe au soleil levant en Auvergne

4 h 00 du matin, l’écran de la télé projette des ombres sur mon visage, celle de jeunes espoirs de l’Insep filmés par Arte pendant le confinement du Covid 19. L’arrêt brutal de toutes les compétitions met à mal la santé physique et mentale des jeunes athlètes. « Personne ne peut comprendre ce que nous vivons, heureusement moi j’ai Natacha, mon binôme d’entraînement. On a le même âge, on suit le même programme, on se comprend… » dit une jeune gymnaste.

C’est exactement ce que je ressens en ce moment, cette douloureuse incapacité à partager mon voyage, comme si cette vie ne pouvait être comprise. Passé la joie des retrouvailles, la distraction d’un voyage avec mon épouse, je m’enfonce tranquillement mais sûrement dans une Dépression Post Trail, la même que l’année dernière à la même époque, mais plus violente encore.

Ce processus est semblable à ce que vivent nos grands sportifs à la fin des compétitions ou lors de l’arrêt de leurs carrières.

Je connais bien les causes multifactorielles, physiques, endocriniennes, motivationnelles…, je sais mettre en œuvre les moyens de l’atténuer et pourtant une fois de plus, je n’y coupe pas. Je sombre. Plus le goût de courir, plus le goût de marcher, je vis affalé dans le canapé de mon bureau, ordinateur sur les genoux et un verre à la main. Je tente, sans grande inspiration, de ré écrire le récit des deux premières années.

Allez, c’est décidé, il faut que j’aille aérer ma médiocrité comme dirait Sylvain Tesson. C’est sous une pluie battante que je quitte la maison, espérant secrètement que ces précipitations se transformeront en neige un peu plus haut. Cette nuit on annonce – 4 à – 6, et même beaucoup moins à 1 800 mètres. Un temps idéal pour tester du matériel de bivouac. Je suis très chargé, j’ai plusieurs équipements en double. On ne peut sélectionner le matériel qu’après un test terrain réussi. Très vite le temps se lève, je distingue par endroit quelques rayons de soleil qui colorent d’ocres et de pourpre, les feuillus.

Je pose mon campement peu avant la nuit. Cette nouvelle tente, conçue pour des bivouacs en haute montagne, se révèle définitivement trop petite pour y vivre au long cours, avec tout mon matériel. Belle nuit, beaux rêves, je suis réveillé 4 ou 5 fois pour changer de position. J’ai négligé les gestes de kiné ces derniers temps. Mes tendinites de hanches se rappellent à moi.

Au réveil, du fait de la condensation, l’intérieur de ma tente est givré, l’eau a gelé dans mes gourdes. J’en réchauffe une dans mon duvet, histoire de me faire un café bien chaud avant de sortir du duvet. Le ciel est bleu, le soleil brille comme prévu par la météo. Un temps idéal pour une balade sur les crêtes enneigées… et comme demain une nouvelle dépression est annoncée, je rentre à la maison, dès aujourd’hui. L’étape sera longue, 38 km à pied.

Je dis au revoir au Sancy et dans la descente j’entends un « crac ». Une bretelle de mon sac vient de casser. Ce sac est génial mais vraiment trop fragile. Je tente une réparation de fortune. Ça ira pour aujourd’hui… mais cela signe sans doute la fin de vie de cet équipement après seulement 3 900 km. Incompréhensible erreur de conception qui limite sa réparabilité… au moment où se développe partout le tout durable.

Allez, c’est décidé, la saison 3 commence ! Recherches, itinéraires, commande de matériel… tout doit être au top pour début avril. Je reprends les bonnes habitudes : un objectif chaque jour et une marche quotidienne, les mouvements Kiné… tout un programme, pour tourner définitivement le dos à ce passage obligé, la Dépression Post Trail.

Le voyage intérieur

De Bergen au Cap Nord… troisième partie

Partir

Bergen, le 8 avril 2024

Port de Bergen des bateaux à voile devant les maison en bois typiques du quartier de Bryggen

Mon assignation à résidence hivernale prend fin. Il est 3 h 00 du matin. Encore une nuit courte, sans sommeil, perturbée par l’appréhension du départ. J’ai rangé ma vie, comme si je ne devais revenir. Étrange sentiment que l’expérience des 2 premiers départs n’arrive pas à apaiser.

Me voilà au pied du bus qui doit me mener à Paris. Rassemblement d’âmes en peine. Beaucoup de jeunes, quelques retraités, un touareg en habit d’apparat, des personnes qui entreprennent un voyage outre méditerranée, flanquées de gargantuesques valises XXL… et un marcheur un peu sonné par la difficile séparation d’avec les siens.

Je prends place à bord de cette arche de Noé à roulettes. Mes voisins, casquette et capuche, sont en télétravail, ils gèrent leur affaire… à distance. L’un sort une liasse de près de 10 centimètres d’épaisseur. Des petites coupures de 20 et 50 euros. Je ne comprends pas tout.

« Et tu l’as mis où ? »

« Dans les chaussettes ! »

Les affaires se poursuivent au téléphone. Ils font le tour des équipes… « Écoute, tu l’endors pour pas qu’on paie trop… mais ça serait bien si la voiture serait prête à notre arrivée ».

Les sièges sont très étroits. Je sais, j’ai pris un peu d’embonpoint cet hiver et ajouté à celui de ma voisine… ça déborde. C’est parti pour 8 longues heures de collé-serré.

Ma compagne de banquette passe le temps en téléphonant à toutes ses copines. Elle en fait profiter tout le bus… « je pars voir ma mère pour la semaine… t’inquiète, aucun risque, je suis en sortie libre ». Un break aux frais de la sécurité sociale… avant les vraies vacances en famille, dans le lodge d’un parc zoologique, pour se remettre du voyage.

Massy, les 2 businessmen à capuche quittent le bus… ils évitent une descente des douanes qui nous attend à l’arrivée. Le chien se balade, la truffe au vent, et s’arrête devant une personne, sans doute un peu trop addicte.

Inutile de partir loin pour voyager.

Enfin je retrouve la Norvège.

À Oslo, je suis saisi. Tous les lacs sont gelés, la neige est encore très présente. Je ne me suis pas du tout équipé pour cette météo. Espérons que le Gulf Stream réchauffe la côte…

Heureusement c’est le cas ! Bergen m’accueille totalement habillée de vert, un peu barbouillé d’un épais brouillard mais surtout avec une haie d’honneur, une pluie fine, infiltrante, battante, continue.

J’ai une journée pour réaliser mes derniers achats de matériel et me projeter mentalement dans 2 semaines de précipitation non-stop, le supplice de la goutte d’eau. Souhaitons qu’elles ne fassent pas déborder un vase déjà bien plein.

Quand faut y aller…

Pluie et brouillard

Knarvik, le 11 avril 2024

Port de Bergen dans la brume

Je remonte les quais de Bergen, au milieu des remorqueurs, ferries et autres chasseurs de mines.

Il me prend une envie folle de larguer les amarres. Mais je reste à quai, moi le marin des terres. Je vagabonde dans mes pensées. Remonte en moi ce poème écrit, le long des côtes Portugaises…

« Je suis un marin, un marin des terres, je cours en solitaire, cabotant le long de la côte Atlantique.

Je suis un marin, un marin des terres, je cours en solitaire, étudiant inlassablement météo et marée, lisant les vagues en Beaufort. La direction et la force du vent, plus que la distance.

Je suis un marin, un marin des terres, je cours en solitaire, vigilant aux vagues scélérates qui me happent et me rattrapent.

Je suis un marin, un marin des terres, je cours en solitaire, croisant pêcheurs et promeneurs, hérons et cigognes, co équipiers éphémères.

Je suis un marin, un marin des terres, je cours en solitaire, arpentant inlassablement cette coursive infinie.

Je suis un marin, un marin des terres, je cours en solitaire, posant mon sac, chaque jour, de port en port.

Je suis un marin, un marin des terres, je cours en solitaire ».

Que la fête commence !

Liervik, le 16 avril 2024

Ferry de Norvège à quai

Ce matin j’ai le sentiment que le voyage commence vraiment. Je me hâte vers mon premier ferry, rappelé à l’ordre par le coup de corne du capitaine.

Je largue les amarres. J’apprécie de monter sur ces rafiots, ponts naviguant inlassablement entre deux rives. Sentiment de liberté, lieux de rencontre, un temps suspendu… de 20 minutes. Je rejoins la cafétéria et démarre un speed dating avec un motard de Bergen, en balade pour la journée, l’occasion d’en apprendre un peu plus sur ce qui m’attend.

Je longe un fjord sur une petite route, déserte en ce dimanche matin. L’air est vif mais il ne pleut pas. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire… grand beau.

16 h 00, j’arrive au pied de la dernière difficulté de la journée, 150 mètres de dénivelés pour accéder à un point de vue, mon lieu de bivouac, le croisement de plusieurs bras de Gulafjorden. Arrivé au sommet, je découvre LA plate-forme. Juste la place de loger ma tente, pas plus. La vue est à 360 degrés est à couper le souffle.

Par bonheur, je suis protégé du vent par la pente qui catapulte le zef, bien au-dessus de mon abri.

J’ai juste le temps de dresser le camp, quand une pluie fine et vicieuse se met à tomber.

Le festin peut commencer… succulent poulet au riz Thaï, suivi d’un café et de 3 Ballerina en dessert.

La soirée se poursuit… avec La Bérézina de Sylvain Tesson. Je ne peux résister à l’envie de vous en lire un passage, mais je respecte trop les droits d’auteur pour ça. Un Indice ? L’histoire d’un capitaine de bateau, « napoléon minuscule » régnant sur un empire… de 18 mètres.

C’est sur cette sublime musique littéraire que se termine ma journée. Je tombe de sommeil, le livre aussi.

Paradis naturel

Salpau, le 17 avril 2024

Nul besoin de paradis artificiels ici. Je renoue avec la joie des plaisirs simples.

Le goût de l’eau de la gourde, la saveur du hot dog de la station-service, une longue saucisse incurvée qui déborde d’un pain trop petit en dessinant un large sourire.

Confire la semoule, déguster un café soluble dans une tasse au goût de soupe.

Se retrouver sous la tente, protégé de la pluie qui cingle la toile, bien au chaud dans le duvet, un bon livre entre les mains.

Prendre le temps, raccourcir les étapes, augmenter les pauses pour bien laisser les mots gambader sur le clavier. Approcher le temps présent.

Après le glacis de l’hiver qui a grillé toute la végétation de la saison passée et transformé le paysage rocailleux en masses brunes et ternes, Je vois poindre les premiers bourgeons, les premières pousses. La vie veut renaître.

Je lambine sur cette petite route déserte, j’observe 2 huîtriers qui cherchent leur pitance, je remarque les névés, juste au-dessus, les poissons qui sautent dans le fjord.

Autant de vie que je ne voyais plus, concentré que j’étais sur le compteur de ma vie, je filais, je filais à fond, je filais tout droit… mais pour aller où ?

Une rencontre inattendue

Stongfjorgmden, le 19 avril 2024

Greendy célébre 4 L vert pomme

À la sortie de Leirvik, la montagne se reflète dans l’onde du lac. Pas un souffle, pas une risée ne vient perturber ce miroir magique, image léchée. Le ciel d’azur, parsemé de moutons bien dodus complète ce paysage de carte postale.

Au loin, la côte Norvégienne se dresse fièrement, solide, tenace, comme ses habitants. Massive mâchoire, dotée d’impressionnantes molaires de molosse, falaises gigantesques qui se jettent au fond des fjords.

Comment ne pas se sentir minuscule face à ces colosses qui survivront à toutes les conneries humaines, à toutes ses barbaries. Nous ne faisons pas le poids face à l’ère géologique.

Sur ces pensées fumeuses et vagabondes, je poursuivais ma route quand j’aperçois 3 hommes autour d’un C5 Citroën blanc. L’un d’eux tout d’orange et de jaune vêtu accrédite ma thèse, mon biais. Au fond de moi, je me dis que le nord de la Norvège doit être vraiment moins riche pour que les agents de l’entretien des routes soient dotés de tels véhicules.

En fait non, le C5 cache Greendy, une vieille 4L vert pomme, et les véhicules sont immatriculés en France. Je fais la connaissance de Ludo, Gwendal et Nathan, qui viennent de terminer leur saison dans une petite station de ski de la région. Ils partent se faire un break avant d’enchaîner sur la saison estivale en Bretagne.

Il y a un petit air de Dalton en cavale dans cette escapade. Ces bricoleurs fous ont tout dans leurs véhicules, couchettes, coin cuisine, bureau… Ces as de la débrouille ont cumulé jusqu’à 8 boulots dans la saison. Serveur, Barman, sculpteur sur glace, vacher… et j’en passe. Sous les véhicules des skates dans les coffres de toit, des snows et des kites. La glisse par tous les bouts.

Tout est vrai, tout est authentique dans leur agencement. Seules les cannes à pêche font de la figuration dans ce road trip improbable. « On a tout essayé, ça mord pas en Norvège ». Ils m’offrent un café, nous partageons des morceaux de nos vies comme de vieux amis, contents de se retrouver. Ils se plaisent à me raconter, tout ce qu’ils accomplissent, les premiers pas de l’autonomie, la vraie.

Des yeux dans la nuit

Førde, le 21 avril 2024

coucher de soleil sur un fjord de Norvège

« Chasser le meilleur spot de bivouac… peut nuire à la santé », c’est l’étiquetage que l’on devrait imposer aux fabricants de matériel Outdoor.

J’étais très content de moi hier en plantant ma tente à flanc de coteaux, moins content quand j’ai été obligé de rectifier le niveau d’un côté avec des dalles de pierre trouvées à proximité.

Encore moins content de moi quand il s’est agi de trouver le meilleur sens pour me coucher. Le Tetris a commencé vers 21 h 00. Après 1 heure de gesticulation et 3 changements de sens plus tard, je me suis enfin m’assoupi… mais pas pour très longtemps.

Je suis réveillé par une forme de grognement, comme un gros raclement de gorge, que je ne connais pas. J’éclaire les alentours de ma tente. Rien ! Puis ça recommence. Je crie une fois. Ça s’arrête avant de reprendre. Je crie encore et à chaque fois ce grognement/raclement semble me répondre.

Je ne suis pas d’un naturel très téméraire, surtout la nuit à flanc de coteaux, mais n’y tenant plus je balaie l’obscurité avec le faisceau de ma lampe frontale poussé au maximum…. Et là, je vois 2 puis 4 paires d’yeux qui me jaugent, immobiles, à une bonne centaine de mètres de mon campement.

Ni les cris, ni l’allumage de mon réchaud ne semble les effrayer. Ils me narguent, goguenards. Je ne peux me permettre qu’un curieux un peu trop téméraire viennent se prendre les pattes dans mes haubans. Je dois les repousser un peu plus loin. Ni une ni deux je pars au contact, en slip, dans la nuit noire. J’ai beau m’approcher, ils ne bougent pas. Ils restent là intéressés.

Je monte encore, ils demeurent immobiles. Je monte de nouveau… et là, l’un tourne la tête et passe son chemin nonchalamment, entraînant ses congénères derrière lui.

Redescendu au campement, je me réinstalle pour une deuxième partie de nuit plus tranquille jusqu’à ce que je sois tiré de mon sommeil par le froid. Il fait -5 ou -6, je suis en limite de matériel avec ma tente 3 saisons et mes 2 petits duvets qui n’en font pas tout à fait un gros.

Je me fais un café et tente de me rendormir.

A mon réveil le fond de tasse est gelé, tout comme la condensation formée sur la toile intérieure de ma tente.

Je tente de retrouver le sommeil… sans succès. J’avoue que je n’ai jamais attendu le soleil avec autant d’impatience que ce matin.

7 h 00, les premiers rayons frappent à ma tente. Ils la réchauffent en un clin d’œil. Pour moi ce sera un peu plus long. Que c’est bon de se faire dorloter par de doux rayons.

Épilogue : Ce matin, en chemin, je croise 2 promeneurs qui ont l’habitude de chasser dans les environs.  Ils me confirment que les biches sont toujours avec leurs petits nés l’année dernière et ceux de l’année précédente, d’où la magnifique mais un peu flippante guirlande d’yeux… et le raclement de gorge pour appeler les retardataires.

Accueillir les bonheurs

Bjørdalen, le 24 avril 2024

chemin le long d'un fjord de Norvège

Après une bonne journée de repos qui m’a remis sur pied physiquement, je quitte Førde avec quelque chose semblable à un cafard monstrueux.

Je sonde ce puits noir, sans fond, à tâtons, de peur d’y trouver d’effrayantes raisons. Cette béance, se nomme POURQUOI ?

C’est étonnant comme cette interrogation ne me vient que quand il fait froid dans ma vie, dans mon corps.

Nous sommes entourés de beaux paysages, de belles senteurs, de belles rencontres qui nous distraient un moment de la question POURQUOI ?

POURQUOI ce voyage, n’est que l’arbre qui cache une forêt de POURQUOI.

POURQUOI l’existence, est un tronc large et puissant d’où partent une ramure infinie de POURQUOI.

J’ai toujours tenue à distance cette question, faucheuse de bonne humeur. Mais plus je l’éloigne, plus elle me revient en boomerang et me sonne.

C’est en boxeur groggy que je reprends la route, chemin de vie, pour un jour de plus.

Je laisse en plan, cette question, qui a vu des générations de philosophes, de théologiens, d’astrophysiciens, s’entredéchirer.

À cela je préfère avancer et accueillir les bonheurs du jour.

« Vivons heureux en attendant la mort » disait Pierre Desproges.

La neige m’accompagne un bout de chemin le long de cette nationale très fréquentée, avant de laisser place à un large soleil.

Me voilà maintenant sur une tout petite route déserte, toujours le long du fjord de Førde.

Un replat en sous-1bois me tend les bras. Le fjord est visible entre les frêles arbustes qui me séparent du bord. L’endroit est parfait !

De quoi cueillir encore quelques bonheurs…

Les messages de mon épouse, de mes enfants, de mon frère, de ma mère…

Mais aujourd’hui, je découvre un message très touchant de Nathan, l’un des 3 Dalton de ma « rencontre inattendue ».

…et je reçois un mail charmant de Claire et Pascal, 2 Hauts Normand, avec qui j’ai pris le petit déjeuner avant-hier.

Accueillir les bonheurs !

Et si c’était ça, ce que l’on nomme la sagesse ?

Une journée « mot compte triple »

Norddalsfjorden, le 25 avril 2024

Tente de bivouac entourée de névés en Norvège

-6 degrés à 600 mètres d’altitude. Entourée de névés, ma tente est gelée à l’intérieur comme à l’extérieur.

A la lueur des derniers rayons de lune, blotti dans mon duvet, je relis des passages de » Dans les forêts de Sibérie » de Sylvain Tesson. Trop froid pour tirer un autre livre de mon sac.

Il est 5 h 00… le fjord s’éveille, il est 5 h 00 je n’ai plus sommeil 🎶… mais j’ai surtout vraiment très froid. J’espère le jour, j’invoque le soleil.

Ce pas de côté m’amène à repenser le nécessaire : S’abriter, boire, manger. Le reste est accessoire.

7 h 00, le soleil se fait désirer. Désirer, j’ai même oublié jusqu’au sens de ce mot, tant nous sommes gâtés par la société de l’immédiateté, du dû. Ces excès me minent.

« On m’a trop donné, bien avant l’envie, j’ai oublié les rires et les mercis » comme aurait pu écrire Jean Jacques Goldman.

8 h 00, le soleil se montre, timide. Prendre le temps. J’ai souvent oublié de prendre le temps, pressé par l’immédiateté. Ce voyage, les éléments m’apprennent la patience. Je ne peux replier ma tente couverte de glace au risque de l’endommager. Je dois attendre le dégel.

Rassurez-vous, cette matinée philosophique va très vite redevenir bien terre à terre… pour ne pas dire spongieuse, bien spongieuse.

Hier je me suis engagé sur un chemin qui m’emmenait dans la montagne avant de redescendre dans le fjord suivant. Mais, comme souvent en Norvège, le chemin n’existe que sous la forme d’un trait sur la carte. En fait il y a cent, mille, cent mille chemins… mais jamais le bon. Je monte en zigzag pensant à chaque fois que ces traces de passage d’animaux ou ces coulées d’eau de fonte de neige sont des chemins, sans succès.

Après 5 km exténuants, je pose ma tente juste au début d’une belle averse de neige… et ce matin me voilà de nouveau GPS en main pour retrouver un peu de civilisation.

Comme hier, mes pieds se transforment très vite en éponges. Je peste mais retrouve, après bien des efforts, un peu de macadam.

Arrivé à Eikefjord, je surprends un vieux jeune père de famille en train de donner une collation à sa fille de 18 mois.

« Je n’ai plus vraiment l’âge pour ça… mais en Norvège, on partage… et c’est mon tour. » me dit-il.

Nous bavardons un bon moment, puis je me dirige vers le supermarché, le seul sur ma route depuis 3 jours, le seul avant les 2 prochains jours. Autant dire que ça ne se rate pas.

Sur le parking Janne m’interpelle.

« Qu’est-ce que vous faites donc là ? Je vous ai aperçu à la sortie de Førde, il y a 2 jours ». Sur ces entrefaites arrive Yulia, une de ses amies, originaire d’Ukraine… et nous voilà bientôt partis chez Janne pour une pause déjeuner mémorable.

Arrivés devant la maison, une grosse moto rouge, étincelante, est garée.

« Ça c’est mon bébé » dit Janne en tapotant fièrement son gros cube.

Étonnante, détonante, surprenante, pétillante, attachante aucun mot ne décrit parfaitement Janne, mais tous disent un peu de cette ancienne militaire en poste à l’Otan, qui doit maintenant veiller au respect du droit du travail dans le district. Elle gère sa maison, ses enfants « à la cool ». Inutile d’en faire trop, capitaine Janne a de la réserve, du leadership. Au menu de ce succulent déjeuner, du poisson à l’ukrainienne et un cake aux champignons cuisinés par Yulia. Une petite salade et un verre de vin complètent ce banquet improvisé.

Avant mon départ, Janne organise un WhatsApp avec son mari, encore au boulot, et trop triste de me rater.

Après la photo « officielle » sur le balcon, drapeau Norvégien en main, je me remets en route.

Au loin, accoudés à leurs, pick-up, 2 gars discutent et l’un m’interpelle.

« Vous venez d’où ? Vous faites quoi ? »

« je viens de France, je marche jusqu’au Cap Nord ».

Et là, je vois les 2 avec une mine déconfite.

« On a perdu. J’avais parié un pack de bière que vous étiez Allemand… et lui que vous étiez Norvégien ».

J’imagine qu’ils trouveront bien vite une autre occasion de se rafraîchir le gosier.

L’un d’eux me propose de loger dans un petit chalet dans son jardin pour la nuit. Je décline poliment son invitation. Le ciel est sans nuage, le soleil encore haut, j’ai envie de profiter à fond de cette météo bénie.

En chemin je fais une pause et consulte machinalement mes messages. Je découvre une avalanche de touchantes attentions. C’est extraordinaire, tout converge en cette journée.

Quelle belle moisson de bonheurs !

A plus de 20 h 00, j’arrive épuisé au bord de mon 3 ème fjord de la journée. Je n’aspire qu’à une chose… dormir. Il y a vraiment des jours qui comptent double ou triple.

Sang bleu, sang noir

Åsnes, le 29 avril 2024

Lignes éléctriques à haute tension dans un paysage de montagne en Norvège

Je repars de Svelgen, reposé, prêt à en découdre… enfin un peu moins après 500 mètres de dénivelé.

Très vite je tutoie les cimes enneigées, les lacs à demi libérés de leur manteau de glace. Je reste bouche bée devant tant de beauté, mastodontes immobiles.

Je suis presque seul sur la route, ce dimanche matin. Quelques véhicules me doublent et me croisent à vive allure, un malheureux tourbillon qui file je ne sais où, mais à fond. Foncer plus vite que les autres, semble une nécessité.

Mon pas est lent, paisible. Je marche le long des veines du sang bleu Norvégien, puissant réseau de câbles et de pylônes qui irriguent tout le territoire d’une énergie pure, hydroélectrique à 87%.

Étonnant pays aussi riche de sang bleu que de sang noir. Énergies vitales et létales, bond en avant incroyable pour l’Humanité, bond incroyable d’inhumanité.

Sang noir qui nous étouffe et nourrit la sur vitesse d’un monde à bout de souffle qui a perdu la boule et la boussole. Sang noir du toujours plus, du toujours trop. Sang noir qui nourrit d’éternelles querelles entre les Hommes.

Depuis mon départ de Gibraltar, je n’ai pas le sentiment de déconnexion. Ce voyage me connecte, il me permet de ressentir l’essentiel, ce que l’on ne peut percevoir qu’en descendant du manège, regardant dépité, une bande de fous furieux se battre pour arracher la queue du Mickey, chimère pathétique, qui donne le droit de rester à bord, un tour de plus.

A quoi bon ce tour de plus, si c’est pour le vivre à 100 à l’heure, vitesse qui interdit de goûter la poésie d’un ballet de papillons blancs volant en escadrille, au petit matin.

Heureux Amish ! Et si c’était eux les modernes ?

La vie est une formidable ardoise magique !

Larsnes, le 1er mai 2024

Tente de bivouac le long d'un fjord de Norvègejuste avant la nuit

Je remonte le Nordfjord depuis plus d’une vingtaine de kilomètres maintenant, je suis fatigué, il me tarde d’arriver mais la pluie menace. Je change mes plans, je réduis l’étape.

Ce qui est génial avec le bivouac c’est la latitude qu’il offre d’adapter le voyage aux envies et à la situation. Je vise un replat, juste au bord de l’eau mais le fort vent d’Est pourrait bien contrarier mes plans. Je dois bien avouer que je suis beaucoup plus prudent depuis « la nuit dans la machine à laver », mon avant dernière nuit avant Bergen, dans la tempête.

Le vent souffle fort, j’essaye un premier endroit mais même accroupi le vent est trop violent. Juste à côté, je trouve un petit replat, bien plat, derrière une petite butte. Ce sera parfait ! À peine le temps de planter la dernière sardine que la pluie mêlée de vent se met à cingler la toile. J’entends les bourrasques pester et passer bien dessus de ma toile. Je suis à l’abri, c’était moins une.

Confortablement installé dans mon duvet je relis ma journée et je me dis que l’itinérance est vraiment une fabuleuse ardoise magique.

Tous les matins, une nouvelle vie commence. La destination, le chemin, l’emploi du temps prévisionnel… tout cela, toujours au regard des principes du voyage : Rejoindre Le Cap Nord en marchant le long de la côte Atlantique en me faisant plaisir ; Revenir en bonne santé ; Prendre soin de ma famille… même à distance.

Tous les soirs, je relis la journée qui s’achève en me demandant ce que je veux garder dans mon mode de fonctionnement, ce je que je veux arrêter et ce que je veux améliorer, développer.

Ces itérations : Action, relecture, amélioration, mise en action, me permettent de rester en phase avec ce que je souhaite vivre. À cela s’ajoute l’adaptation, l’intelligence de la situation pour faire face aux aléas quotidiens.

Le changement est permanent, tous les jours je remets ma vie dans mon sac à dos… et je me repose les mêmes questions : La destination, le chemin, l’emploi du temps prévisionnel… et tous, les soirs, je dois trouver le meilleur endroit où rebâtir ma maison.

Ce changement permanent est assez facile en fait, le voyage m’y contraint.

Mais dans nos vies sédentaires, c’est beaucoup plus difficile. À quoi bon changer quand tout est là, confortable, immobile, prenant la poussière, enkysté dans le quotidien aussi profondément que les fondations de nos maisons. Du solide, ça ne peut pas bouger.

Difficile de changer, d’adopter un nouveau comportement, d’ajuster des relations qui s’affaissent imperceptiblement avec le temps.

Et si le printemps, temps du renouveau, me permettait d’aérer, trier, ranger, modifier, recoller… ma vie ?

La vie est une formidable ardoise magique !

Tic, tac, tic, tac…

Myrvåg, le 2 mai 2024

Lac de montagne en Norvège et chalet en bois rouge

La route qui me conduit à Åheim monte vraiment fort, mais je suis très en forme en ce début d’étape. Tic, tac, tic, tac, le bruit de mes pas reproduit à merveille, le temps qui s’écoulait sur mon réveil d’enfant. Vous savez, celui avec les 2 grosses cloches que l’on rêvait de martyriser au petit matin avec un gros marteau, comme dans les dessins animés.

Un silence assourdissant, l’a remplacé, le temps digital, ce fourbe silencieux qui nous fait perdre la notion du temps qui s’écoule inexorablement.

Ma marche se synchronise sur le tic, tac de mes pas. Je me synchronise. Ma respiration s’amplifie, mon regard se porte au loin. Je prends le temps, je reprends le temps en main. Il prend la place que je lui donne. Je le laisse filer de nouveau, bercé que je suis par le son de mes pas, je m’évapore, je revisite ma vie. Les bons, comme les moins bons moments, tout est là, bien rangé, en ordre. Depuis Gibraltar mon cerveau a opéré un « défrag » salvateur, un rangement bien optimisé. Je déambule, avec plaisir, dans mes souvenirs, saluant çà et là mes proches disparus. Ils ont bonne mine, ils m’accompagnent.

Il y a quelques jours, je regrettais ce cheminement lent sur ces routes interminables, envisageant un temps de poursuivre sur 2 roues. Maintenant je comprends que seuls les pas permettent de laisser vagabonder mon esprit, libérer ma réflexion… et encore, il faut bien veiller à s’arrêter sur le bord du chemin, pour écouter les oiseaux discuter, le torrent couler, le vent vibrer dans les forêts de bouleaux et de sapins.

Sur un vélo l’esprit ne peut être totalement au repos, occupé qu’il est à nous maintenir en équilibre… et à chasser le bon embranchement, instinctivement.

J’enchaîne une succession de jolis lacs avant de démarrer la descente sur Åheim pour une pause déjeuner.

Une table et des chaises sont disposées à côté de la caisse de la superette.

« Vous pouvez vous installer, c’est fait pour et le café est à la libre disposition des clients », me dit la caissière.

Nous échangeons un long moment. Le magasin est presque désert, elle a le temps. Je partage mon voyage avec cette Néerlandaise qui a un peu le mal du pays. Nous nous refaisons le chemin de la côte des Pays Bas les polders…

La nostalgie s’empare de nous, pour des raisons bien différentes mais elle nous unit dans un souvenir commun.

Je dois, à présent, entamer la deuxième partie de l’étape. Le tic, tac ne fait plus le même bruit. Un musicien comprendrait tout de suite que je ne suis plus le tempo de la partition. Non, ce n’est pas du jazz… disons que ça ressemble plus au rythme lent d’une marche funèbre. Et c’est bien épuisé que j’atteins mon gîte du soir.

  1. Expression empruntée à l’informatique consistant un une optimisation du rangement du disque dur d’un ordinateur.

L’ermitage itinérant

Raudnesvika, le 6 mai 2024

tente de bivouac le long d'un fjord de Norvège au petit matin

15 h 00, je pose mon campement en surplomb de la pointe de Raudnesvika. La vue est infinie. Confortablement allongé dans ma tente, les portes grandes ouvertes sur l’océan, la 2 ème journée commence.

Plus j’avance, plus cette partie du voyage devient centrale, nécessaire. Vivre à hauteur de nature. Seul dans ma cellule, mon esprit vagabonde, bien à l’abri derrière la moustiquaire.

Je réalise que depuis Gibraltar je vis une forme de retraite, un ermitage itinérant. Peu de contacts, jamais recherchés, acceptés parfois. Plus j’avance plus je goûte le silence que vient sublimer le clapot des vagues qui m’apaise, le chant des oiseaux qui m’enchante.

Évacuer la question des pourquoi, les questions sans réponse, me permet d’être présent à l’instant.

Aussi loin que l’on aille, on ne part jamais qu’à sa rencontre. Surtout ne pas se laisser distraire de cette rencontre-là.

Un voyage est un voyage en soi, un miroir de soi. Depuis Gibraltar, je m’assemble, pas à pas, me découvre, me confirme. J’affirme ma personnalité première, celle d’un ermite solitaire contemplateur d’une nature immobile, spectateur amusé, effaré parfois, d’un monde qui tourne trop vite et sur 3 pattes.

De fonction dans ce Monde, je n’en espère aucune. Le seul sacerdoce de mari et de père, me comble.

Je surprends souvent par mon détachement, ce sentiment d’être égaré dans un monde trop bruyant. Trop de mots !

Ermite solitaire immergé dans un monde de grands, cocktail détonnant.

Perdu dans l’espace temps

Ålesund, le 7 mai 2024

Rocher et végétation infranchissable dans la région d' Alesund en Norvège

Le temps qui passe ne constitue pas à lui seul la caractéristique d’un voyage, d’une vie.

Mon périple oscille entre un chemin descendant avalé à 6 km/h, le sourire aux lèvres et d’autres plus torturés se négociant parfois à moins de…1 km/h.

C’est le cas ce matin dans ce sous-bois jonché d’épineux, de mousse glissante et de gros blocs de roche. J’avance péniblement, tapant avec un bâton sur les cailloux et les troncs pour faire fuir les serpents, signalés la veille par un randonneur. Je tente une incursion sur les rochers au ras de l’eau, c’est pire.

Je suis victime du syndrome de la caisse de supermarché, vous savez celle qui avance plus vite que la vôtre. C’est étrange cette capacité humaine à croire que l’herbe est plus verte à côté.

Harassant ! Ce matin, 1 km qui en vaut 20.

Cet itinéraire non prévu, je l’ai tout de même préparé, pesé. Je savais qu’une partie serait compliquée, mais la difficulté était circonscrite à une dizaine de kilomètres, pas la mer à boire.

L’entraînement de ce premier mois et l’expérience acquise dans mes précédentes marches, me permettent d’affronter sereinement le tortueux et le torturé. Mes appuis sont solides. Mes kilomètres de marche ont renforcé mon corps et mon esprit… mais c’est épuisant, je perds sans cesse la trace.

En Norvège, il y a plus d’animaux que d’humains, le chemin est partout. Chaque espèce fabrique le sien, dédale infernal. Même si j’ai retrouvé une taille de guêpe, je n’ai encore, ni le charme, ni l’agilité d’une biche… et avec ma maison sur mon dos, je ressemble plus à Babar qu’à Bambi.

Pataud, je tricote avec mes pieds, entrechats improbables, passant de bloc en bloc, quand soudain, un moment d’inattention, une absence, je chute lourdement. Je me relève, apparemment rien de cassé, ni physique ni matériel. Un avertissement sans frais, pour cette fois. Le chemin ne pardonne pas grand-chose !

Après les rochers, le « marécage ». Quand tu es dans la mouise, pour ne pas dire la m…, il n’y a que le premier pas qui coûte. Quand un chuintement accompagne ton pas et que la malléole boit la tasse, il n’y a plus qu’une solution, serrer les lacets au maximum et avancer, surtout ne pas s’arrêter.

Avancer, c’est bien beau… mais je suis cuit ! Cheminant depuis plus de 5 heures, à moins de 1km/h, je n’en vois pas le bout.

Pour garder ma concentration, je prends le temps de courtes pauses, dès que je croise un caillou. Je pose ma charge, souffle et repars, je pose ma charge, souffle et repars…

Enfin, je touche au but, je prends pied sur un chemin solide. Soulagé, je me pose la question… dans ma vie quand c’est difficile ai-je cette lucidité de poser ma charge, faire une pause, avant de repartir l’esprit plus clair ?

Ålesund… 2 jours de repos !

Épilogue : Ce matin au réveil, je découvre 2 belles ecchymoses sous les genoux et une cheville un peu en vrac. Je n’ai rien senti hier, gavé par l’adrénaline de l’action. Rassurez-vous, je serai remis sur pied après demain. C’est sûr !

Chance, hasard, coïncidence… confiance

Kirknes, le 14 mai 2024

Aire de repos avec table de picnic couverte le long d'un fjord en Norvège

Une table abritée se présente, juste au moment où une averse se décide à m’atteindre.

Chance ? Hasard ? Coïncidence ? … ou confiance qui me pousse à avancer en me disant que les choses se mettront en ordre comme elles doivent le faire. Au fond, ne sommes-nous pas le résultat d’une belle et étonnante énigme dans l’histoire de l’univers ? Alors pourquoi pas d’autres ?

Avancer, se mettre en mouvement, est assurément le meilleur moyen de moissonner les bonheurs.

Rester sur son canapé, se lamenter, un cruel manque de savoir vivre la vie.

Ces derniers jours j’ai eu à plier la tente sous la pluie … et au moment où je me mets en action, la pluie cesse. Chance ? Hasard ? Coïncidence ?

La mise en action, physique ou intellectuelle, permet de se saisir des opportunités. Ai-je senti le flux de la pluie ralentir, les oiseaux reprendre leur chant ? Oui, c’est troublant quand le silence se fait, juste avant l’averse. Les chants reprennent sitôt l’averse passée, une renaissance.

La vie en extérieur réveille nos instincts que l’on perd entre 4 murs mais qui sont en nous depuis le temps des cavernes, comme les réflexes de préhension des nouveaux nés. Nulle magie, nul hasard, aucune coïncidence.

Au moment où l’on parle d’Intelligence Artificielle, l’IA, capable de compiler des milliards de données, je prends conscience de notre IN, notre Intelligence Naturelle…. Capable, elle aussi, de  prendre en compte des milliards de signes, bruits, odeurs…, sans même en être conscient… même si nous avons beaucoup perdu durant ces derniers millénaires de sédentarité.

Nous lisons les nuages, analysons le frémissement des arbres, classons des bruits, en un milliardième de seconde, en danger ou pas danger. Nous savons apprécier quand l’ondée va s’abattre, estimer la durée de la précipitation. Nous savons lire un relief, pour choisir où passer.

C’est notre instinct de chasseur cueilleur que ce voyage ravive pour mon plus grand plaisir.

Bon, ce n’est pas tout à fait une science exacte… ou alors j’ai une marge de progrès, si j’en crois mes déboires de l’autre jour avant Ålesund, perdu dans l’espace temps.

« 100% des gagnants ont tenté leur chance », alors avançons avec confiance, par tout temps, en toutes circonstances !

Et comme disent les parents Suédois pour convaincre leurs enfants de mettre le nez dehors… « Det finns inget dåligt väder, bara dåliga kläder »…

« Il n’y a pas de mauvais temps, seulement de mauvais vêtements ».

Quelques lettres gravées dans la pierre

Kristiansund, le 14 mai 2024

Cimetière en Norvège : Pierres tombales herbe verte et petite chapelle blanche

Harassé par une étape insipide, un cheminement trop loin de l’océan, j’arrive à la petite chapelle de Bud. Je remonte l’allée du cimetière et égraine un à un, les noms et les dates.

Ici point de catafalques orgueilleux, la simplicité d’une vie horizontale. Quelques jonquilles, de l’herbe bien grasse, merveilleuse parure pour un ultime repos.

J’apprécie la beauté d’une simple pierre plantée, cairn, souvenir d’un chemin parcouru.

Que restera-t-il après une vie sur terre ? Quelques lettres gravées dans la pierre, un souvenir dans le cœur de ceux qui restent, nos enfants, nos êtres chers.

Souvenir, quel joli mot, évanescent, léger, intemporel. Une odeur, un éclat rire, un regard…

Souvenir, comme une onde dans l’océan, qui se propage et s’évanouit imperceptiblement.

Ma rencontre avec les Russ

Kristiansund, le 16 mai 2024

Bus décorés de Russ, lycéens Norvégiens qui fêtent la fin de la scolarité

Aujourd’hui je traverse les ponts de l’Atlanterhavsveien, la route de l’Atlantique. Sur 7 km, 6 ponts permettent de passer d’îlot en îlot. Cette portion de route côtière spectaculaire est connue dans le monde entier. Pas d’interdiction piéton, mais pas de zone dédiée non plus, ce qui me motive pour passer très tôt, avant le flot de circulation.

4 h 30, me voilà sac au dos, la route est déserte, c’est parfait. Le soleil naissant se reflète sur les ouvrages, il apporte une touche cuivrée du plus bel effet.

Au loin, par intermittence j’entends un boum boum, comme si quelqu’un mettait la sono à fond dans sa voiture.

À la descente du pont de Storseisund, j’aperçois 2 bus et 3 fourgons noirs d’où s’échappe un boucan d’enfer. Réflexe de Français, j’imagine des teufeurs que les forces de l’ordre tentent de déloger. Pas du tout !

2 jeunes filles m’abordent, même salopette bleue avec des mots brodés d’argent, mêmes chaussures en lamé argent. Elles sont apprêtées comme pour un premier bal.

« Vous allez où comme ça ? »

« Au Cap Nord ! »

« Sérieusement, mais c’est hyper loin ! »

Comme pour mieux me convaincre, elle ouvre son application de géolocalisations de copines et me montre le chemin qu’il me reste à parcourir.

« Je suis presque arrivé, je suis parti de Gibraltar ».

« Sérieux ?!?! You are slaying ! Pourquoi tu fais ça ? »

« Je ne sais pas. »

« Tu fais ça tout seul ? Oh ! mon Dieu ! »

S’ensuivent, selfies, remise d’une petite carte de visite commémorative et une avalanche de questions… où je dors, ce que je mange, si je m’ennuie… des mitraillettes.

Ces jeunes filles sont des « Russ » (du latin cornua depositurus, littéralement déposer ses cornes, ou muer). Elles perpétuent une tradition, un rite de passage… fêter la réussite du bac de manière XXL. Les festivités durent 1 mois, entre mi-avril et le 17 mai, jour de la fête de la Constitution.

Le budget est pharaonique… il est estimé, entre 2 000 et 6 000 euros par tête, parfois plus. Ils et elles économisent, souvent sur plusieurs années, en faisant des petits boulots, pour acheter, en commun, de vieux bus qui sont customisés pour l’occasion.

Comme souvent avec les groupes de filles, sitôt le lien tissé par les 2 plus téméraires, le reste du groupe rapplique. Une horde d’une dizaine de filles de 18 ans à peine, se joignent à elles et là, ça part en vrille. Elles ont toutes quelque chose de super important à me raconter… Ellen qui connait quelques mots de Français, tient à me présenter toutes ses copines. Elle me raconte que sa grand-mère, atteinte d’un cancer, a pédalé jusqu’à la Tour Eiffel, « Ça l’a sauvé ! »

Une m’explique qu’elle veut s’engager dans l’armée pour servir son pays et la paix en Europe, une autre veut être médecin, une troisième être infirmière… je sens que l’alcool a bien désinhibé tout ce petit monde, adorable comme tout. Un instant, je deviens l’attraction, la coqueluche du groupe. Le niveau sonore est tel qu’il prend le pas sur la sono des bus, c’est dire les décibels de ces dix belles.

Elles me regardent toutes avec des yeux de Manga, trop grands, trop ronds, un regard très légèrement flottant. Imbibé ?… Ou alors c’est qu’elles me regardent de trop près, comme pour attirer mon attention. Y’a compet ! Chacune me remet sa carte, j’engrange, je suis un peu perdu, ce tourbillon va trop vite pour moi mais c’est vraiment trop cool une bande de filles à l’alcool gai.

Comme une envolée de moineaux, elles filent dans leur « disco mobile » lumières sur le toit, fumigène qui sort par les fenêtres. Un fol aréopage chaperonné par 2 chauffeurs professionnels sobres, Norvège oblige… de quoi partir en vrille en toute sécurité.

Je reprends le cheminement, solitaire, silencieux.

« You can’t ride two horses with one ass ! »

Sågvagen, le 17 mai 2024

Sundbaten, petit ferry qui relie les îles de la ville de Kristiansund en Norvège

7 h 00, Des coups de canon se font entendre à Kristiansund. Nous sommes le 17 mai, jour de la Constitution, fête nationale de la Norvège. Je quitte la ville à contre-courant. Des quatre coins de la ville, les familles convergent vers le centre. Les petites filles et les femmes, souvent en Bunad, l’habit traditionnel, sont accompagnées d’hommes en costumes, beaux comme s’ils allaient à la « communion du petit ». Signe distinctif, un ruban à la boutonnière qui rappelle le drapeau.

Tous se pressent vers le Sundɓåten, le petit ferry du port qui fait le lien entre les 4 îles de la ville.

Sur mon chemin, je croise des voitures arborant des petits fanions, quand ce ne sont pas des « moufles de rétroviseurs » à l’effigie du drapeau Norvégien. Je suis porté, depuis mon arrivée en Norvège, par ces fanions et ces drapeaux. Le premier réflexe de Janne quand on a voulu faire une photo après notre « déjeuner improvisé » était de prendre le drapeau en main.

En France, nous renions un peu trop souvent nos valeurs, notre culture, nos racines, comme si nous en avions honte. Ce périple en Norvège est pour moi un bain de jouvence.

J’aime ce pays fier, mais sans arrogance marquée. Conscient d’où il vient, l’émigration de la faim aux États-Unis au 19 ème, conscient de sa chance, conscient de la fragilité d’un modèle, que les Norvégiens gardent collectivement

Tout ça trottait dans ma tête quand je suis interpellé par une jeune femme qui prend le soleil sur sa terrasse. Après quelques échanges à la « distance réglementaire » de… 10 mètres, elle m’offre un coca bien frais, pause idéale par près de 25 degrés.

Gunn, blonde, trentenaire, aussi vive qu’ultra sportive vit assez mal ce jour de la Constitution car il est férié. Elle s’ennuie. Pas d’enfant, plus de petit copain… alors elle multiplie les activités.

Bivouac hier soir, pour assister au lever du soleil du haut de la montagne, paddle cet après-midi… il faut s’occuper jusqu’à ce soir, le traditionnel repas en famille du jour de la constitution est dans 4 heures, une éternité.

Gunn se décrit comme une pragmatique, à l’intelligence plutôt pratique. « Moi les études… ce n’était pas trop pour moi ». Elle doit faire merveille dans son poste de manager de magasin. Il faut que ça bouge ! Impressionnante boule d’énergie qui se contient comme elle peut, on sent que ça bout à l’intérieur. Elle scrute sa montre connectée compulsivement, dans l’attente d’une notification, qu’il se passe quelque chose en ce jour de chômage forcé.

Sa fierté : Avoir construit sa maison elle-même, s’en sortir toute seule. Quand je vous dis qu’elle ne tient pas en place. Je lui suggère la marche sur plus de 10 jours, pour ralentir, elle sourit. « Disons que j’ai 3 semaines de congés, ça m’amènerait où ? » Imparable !

Je profite de notre échange pour poser des questions sur ce pays que j’aime. Je lui parle de ma rencontre avec les Russ, elle reconnaît une des filles sur le selfie, elle est amie avec sa mère… « Tu sais, le monde est tout petit ici ».

Elle aime sa Norvège, pays rêvé avec peu de criminalité. Je lui raconte que je suis passé devant Fengsel, une prison sans barreaux, avec des détenus qui vaquaient librement à leurs occupations… « Oui, on est très réinsertion, c’est important. En Norvège, tu es payé quand tu es en prison ».

Je lui exprime ma surprise de ne pas voir beaucoup de policiers. « Oh, tu sais ils connaissent un peu tout le monde ici, alors pas besoin de se montrer, juste quand il faut ».

C’est chouette de pouvoir échanger, mieux comprendre cette culture, un peu collective, un peu individuelle et assez complexe en définitive… Tous œuvrent pour le bon fonctionnement du pays commun, dans un calme apparent, comme un flegme.

Je suis étonné du nombre de maisons pour un pays de 5 millions d’habitants. Elle partage mon point de vue et ne comprend pas autant d’accumulation, d’appropriation.

« you can’t ride two horses with one ass ». Je préfère vous laisser traduire, mais tout le sens pratique et la vivacité d’esprit de Gunn se retrouve dans cette saillie… et il vous manque la gouaille et la voix un peu cassée, façon grosse fumeuse.

Gunn s’assure que je me ne manque de rien quand je la salue pour rependre mon chemin. « T’es sûr ? Tous les magasins sont fermés aujourd’hui ». Touchante attention.

Pour finir, elle me suggère un lieu de bivouac bien plus sympa que celui auquel je pensais.

Merci Gunn pour cette belle rencontre !

Le doux macadam

Kyrksæterøra, le 21 mai 2024

lac de montagne entouré de montagnes en Norvège

À Kyrksæterøra, je retrouve la tendre douceur du macadam après 2 jours d’adrénaline pure, l’esprit sans cesse sur le qui-vive pour tracer mon chemin dans les marécages d’eau de fonte des neiges, m’assurant à chaque instant que je mets les pieds dans un endroit sûr.

Jubilatoire ! Presque un sans-faute. Une lourde chute sur le dos, le sac est un airbag très efficace et un beau vol plané, mon pied passant à travers une sorte de pierrier, jusqu’au genou. Rien de cassé !

2 jours éprouvants mais 2 jours durant lesquels je me suis senti pleinement vivant.

Seul au monde, « into the wild » de quoi rendre addict… Ça donne des idées, même si j’ai du mal à envisager 3 000 km à ce rythme dans mon état de forme actuel.

Quelle sensation curieuse de se retrouver en se perdant dans le « wilderness ».

Dans nos vies bordées et bornées, nous sommes contraints de rester sur le sentier. Ici le chemin n’est que lande spongieuse infinie, jalonné de piquets quand ils tiennent encore debout.

Ici point de sentier, l’homme ne passe pas assez pour y laisser une trace visible, chacun fait son chemin.

Avancer à l’azimut, au cap, est quelque chose de grisant. Je ne suis pas marin, mais j’imagine ce qu’ils ressentent quand rien n’indique la route à suivre et que tout s’efface dans le sillage.

Comment peut-on aimer le macadam, substance chimique qui enkyste les sols ? Et pourtant je l’aime bien. En Norvège la route est la voie la plus proche de l’océan, mon projet, ma fenêtre sur l’océan, mon calmant. Quoi de mieux qu’un pas léger sur un macadam bien lisse, pour partir dans ses pensées, activité impossible, en mouvement, « into the wild ».

Content de retrouver mon doux macadam, content de laisser danser, de nouveau, mes doigts sur le clavier.

Mais un petit appel intérieur me demande…

« On y retourne quand… « into the wild ?

Écouter puis laisser vivre nos blessures

Orkanger, le 23 mai 2024

Un faux mouvement et crac, un genou en moins. Même douleur que sur la plage des Cathédrales en Espagne, le faux mouvement bête. J’ai sans doute un peu endommagé un des ligaments du genou gauche. Que faire… ?

S’arrêter ? Se lamenter ? Avancer ?

À chaud, j’avance et c’est supportable. Pour ces blessures, le corps se répare en marchant. C’est mon credo, il s’est vérifié maintes fois au cours des 20 000 km et plus, parcourus depuis dix ans.

Et si cette blessure avait quelque chose à me dire ?

« Prends le temps, vas-y cool ! » Ou bien… » C’est malin ! Tu es bien avancé maintenant, espèce de grand malade ! »

Elle veut sans doute me dire un peu les 2.

Durant ce voyage, les blessures physiques se ressentent immédiatement, les blessures psychologiques, disons plutôt, les coups de moins bien, sont plus sournois mais finissent par sortir.

Aujourd’hui, comme un effet domino, cette blessure légère révèle et réveille des failles plus profondes, celles qui sont remblayées, à la va vite, comme pour les oublier. Elles instillent souvent un reproche à propos de quelque chose de passé où sur lequel on n’a pas où plus de leviers pour agir.

Elles sont là, demeurent et demeureront… « jusqu’ à ce que la mort nous sépare ».

Ce matin, je prends le temps de les écouter, les accueillir, pour leur permettre de continuer à vivre leur vie, tranquillement. Ma manière pour ne pas les transformer en gouffres… une forme d’oubli que mon cerveau opère pour ma survie.

Et si je décidais d’être plus « cool » avec moi-même ?

Avancer…

Des rencontres… à la pelle

Buvika, le 24 mai 2024

Préparation du repas sur un réchaud au bord d'un fjord en Norvège

Ce qui commençait comme une morne journée de liaison pour rejoindre la banlieue de Trondheim s’est vite transformé en une superbe journée de rencontre.

Je remonte l’Orkdalsfjorden quand un cycliste, lourdement chargé, s’arrête pour prendre une photo.

« Where are you from ? «

« France ! «

« Oh, moi aussi ! »

À l’accent on aurait deviné tout de suite… Une scène digne du bain Turc dans le film « la grande vadrouille ». Éclats de rire, nous faisons connaissance. Stéphane est Nantais, en bike trip pour 3 mois. Il redescend vers Bergen en voyageant sans horaire, comme moi. Nous commençons à discuter « boutique », partager nos découvertes, nos surprises et nos mésaventures, une discussion qui s’éternise pour mon plus grand plaisir. Confortablement installé sur un caillou, pour préserver mon genou, j’échange mes bons plans de bivouac du sud de Trondheim contre ses bons plans du nord. C’est le « Wall Street» des routards. Au jeu de l’échange, il n’y a que des gagnants !

L’étape sera courte aujourd’hui… mais où planter la tente le long de cette route, au ras de l’eau.

J’arrive souvent à trouver un petit replat au plus près de l’océan, je n’ai pas besoin de beaucoup de place… mais là, je peine et plus j’avance, plus je me rapproche de la banlieue de Trondheim. Mauvais plan !

J’échoue sur un petit parking en surplomb de l’océan. 10 mètres carrés d’herbe, avec en prime une table et un foyer. Que demander de plus ?

Une route déserte ? Accordé !

De la compagnie ? Accordé !

J’entends parler Français. Je sors de ma tente et découvre 2 jeunes qui descendent d’un van hors d’âge pissant l’huile et le liquide de frein. Une jolie « épave » très fonctionnelle, avec tout le confort pour 2 étudiants en road trip.

Tom et Benjamin sont d’emblée très liants.

L’un est aussi brun et costaud que l’autre est blond et fluet. D’adorables Laurel et Hardi qui se complètent à merveille, sans même se parler. Les cannes à pêche sont de sortie et bientôt un lieu jaune mord à l’hameçon. Une belle bête qui sera préparée par nos 2 apprentis Robinson. « On débute en pêche ! »

Mais ils s’en sortent déjà super bien pour vider le poisson et lever les filets.

Le réchaud à bois crépite et bientôt sauce tomate, oignons et poivrons viennent rejoindre la semoule pour une grosse platée très appétissante. Ils mangent comme 4. Nous passons une belle soirée, confortablement installé sur notre table cernée par l’océan.

Un bivouac grand luxe, l’occasion de se raconter toutes nos aventures…

Leur stage d’école d’ingénieur à l’étranger, woofing option… tourisme, subventionné par Erasmus et moi mes rencontres avec les Russ, la route de l’Atlantique… et autres pérégrinations.

Ils me donnent du vous, c’est normal pour eux, je pourrais être leur père… et ils sont hyper polis

Le soleil baisse à l’horizon, c’est déjà le moment de se souhaiter une bonne nuit et de se dire au revoir. Ils ne sont pas du matin… et Trondheim m’attend !

Quelle belle journée de routard dating !

Un repos mouvementé

Trondheim, le 28 mai 2024

Piren, quartier des entrepêt à Trondheim en Norvège. Baraques de bois très colorées

Réveillé tôt, je fonce vers Trondheim. Quel est cet empressement ? Poser mon sac pendant 3 jours ? Prendre le temps de me reposer, visiter ?

Sitôt arrivé, sitôt allégé ! Mon sac est déposé dans une bagagerie.

Le centre de Trondheim est vraiment très mignon. J’aime ces façades en bois, ces couleurs chatoyantes qui éclairent les longs hivers sombres.

Très vite je me retrouve dans la Cathédrale de Nidaros, magnifiquement éclairée depuis peu. Je me surprends à être excellent photographe, pour une fois.

Je suis un des premiers touristes, bientôt rejoint par un flot ininterrompu. Le choc, après 2 mois de solitude.

Dans la cour de l’archevêché, j’attends l’ouverture du musée et déjà une voix se fait entendre. « Bon ! Quand est-ce qu’on repart ? »

C’est fou ce sentiment de ne jamais se sentir là où je dois être. Quand je ne suis pas en chemin mon corps, alors fatigué, tempère et calme mon esprit… qui du coup me fout la paix.

Petit tour sur le quai des entrepôts, magnifique kaléidoscope, camaïeu d’ocre rouge, gris et caramel… et déjà le stress, comme un TOC, me reprend. Aller repérer le train que je vais prendre après demain pour la Suède, vérifier 2 fois le quai du speed boat qui me fera quitter Trondheim dans 3 jours, me précipiter pour remplacer pantalon et short, gaz et nourriture lyophilisée, batterie externe… une frénésie d’occupations. On avait dit repos !

Ça vient ! Hilde rencontrée en septembre dernier à Lillesand, une ville du sud de la Norvège et qui habite Trondheim s’était promise de me faire visiter sa ville.

Femme charmante, heureuse grand-mère, elle a été fille au pair en 1975 en France et en a gardé un Français parfait, quoiqu’elle en dise. Nous terminons la visite par un bon repas chez elle. Saucisse de cerf maison, choux rouge patate… plat typique, un régal. Journée vraiment sympathique… comme si on se connaissait depuis toujours.

A son contact, je tente de décrypter mon intuition que Hilde me confirme… « cette culture Norvégienne, un peu collective, un peu individuelle et assez complexe en définitive ».

Une bonne recette, digne de grand-mère Hilde… une bonne dose de respect inculqué dès le jardin d’enfants pour ne pas se comporter de manière à troubler l’autre, une pincée de contrôle social… et quelques ingrédients mystères… pour garder la magie de ce pays que j’aime.

Trop courte journée, mais le programme s’enchaîne.

Me voilà parti en escapade d’une journée en Suède. Je dois « fuir » le pays, un moment. On ne peut rester plus de 90 jours consécutifs en Norvège, sauf à se faire enregistrer par la police, tâche ardue quand on est itinérant sans adresse fixe. L’astuce donnée par le Consul de Norvège, quitter le pays, ne serait-ce qu’un instant, pour remettre le compteur à zéro.

Tout se déroule à merveille et je mets à profit cette journée de « glandouille » en Suède pour sélectionner des photos, écrire un article et extraire les posts du blog qui alimenteront le livre. Une vraie journée de bureau.

Une bonne nouvelle m’attend à mon retour à Trondheim, les livres envoyés par mon épouse sont arrivés, in extremis… et plein de charmantes attentions.

Je repars de Trondheim, propre, reposé, cheville réparée et alourdi de 9 livres de Sylvain Tesson, Alexandre Poussin et Priscilla Telmon. De quoi tenir 2 mois.

Je me suis promis de distribuer les ouvrages, après lecture, aux francophones de rencontre, prosélytisme de vagabond qu’approuverait Sylvain Tesson.

Un nouveau voyage commence. Je le pressens plus fort, plus sauvage encore. J’ai hâte de reprendre le lent pas de la marche.

Ralentir !

La lumière s’est éteinte sur le chemin

Vellamelen, le 4 juin 2024

Ce matin au réveil le gris a chassé le bleu, le soleil est parti vers d’autres horizons. Depuis 2 nuits déjà, des gouttes toquaient à ma tente.

Ce ne sont pas 3 gouttes qui sont annoncées mais 10 jours de pluie qui m’attendent et me revient en mémoire la prévision d’Hilde, me parlant de l’été vert Norvégien, 10 degrés et la pluie continuelle en juillet. « Oui c’est fréquent ».

Je me réveille le cœur et la tête en vrac. Depuis 2 jours déjà, couvait une lancinante lassitude que j’ai déjà bien connue chaque année à pareille époque, en 2022 en Galice et en 2023 en Flandre. Étonnante régularité de métronome, le moment où le corps et l’esprit se rebiffent, se liguent et me broient.

N’ai-je pas su écouter ? Suis-je obligé d’y passer ? Hier dans la tente, contemplant le fjord au soleil couchant, se jouait dans ma tête une sorte de jugement dernier.

En balance, toutes les beautés, les rencontres, les découvertes, les odeurs, les images et de l’autre le tremblement de terre d’une vie et de plusieurs vies, une vie d’errance, de vagabond. Quel plateau est le plus lourd ?

Depuis une semaine de cheminement au ralenti, pour consolider un genou fatigué, l’ennui m’a submergé et cette longue et magnifique piste de terre en surplomb du Trondheimfjorden, n’a pas été en mesure de suffisamment égayer mon chemin.

1 mois me sépare des îles Lofoten, « portes » du Grand Nord, que j’attends avec grande impatience. D’ici là, je dois me perdre dans un dédale infernal, succession d’îles, de fjords et de presqu’îles. Interminable, insurmontable.

Mais au plus profond de ma tristesse, j’entends résonner une petite voix, que je connais bien et qui me connait très bien. Calmement, elle me rassure…

Le soleil revient toujours.

Joyeux anniversaire

Namsos, le 6 juin 2024

Je quitte Steinkjer sous la grisaille et bientôt la pluie me cueille. Ce n’est pas la première fois, loin de là et pour autant j’ai peu de souvenirs de marche sous la pluie comme si mon cerveau avait fait disparaître toute trace de ces mornes portions du chemin.

Étrange cerveau, à la recherche continuelle du plaisir et du moindre effort qui nous aide, souvent, à nous rendre la vie plus supportable quand il ne bugge pas comme un disque rayé, tournant en boucle sur des idées noires. En général, il tient bien son rôle de DJ. « Ce soir c’est soirée mousse, il y a plein d’autocollants Pioneer neer neer pour les heureux gagnants gnants gnants ».

Bon mon DJ, il est plus années 80 que David Guetta, mais il sait mettre l’ambiance, avec ses blagues lourdes… très années 80.

Ce n’est pas toujours facile, mais on fait équipe depuis 58 ans, je suis habitué, mes amis toujours pas.

Bref, cet incroyable cerveau que tous les chercheurs en neurosciences et ceux qui s’autoproclament spécialistes, disent connaître, vaste supercherie, est et demeurera un joli mystère… et c’est mieux comme ça… même si parfois on aimerait bien s’immiscer dans celui de certains de nos proches pour mieux comprendre, réactions et mal être.

Je quitte la route à Vellamelen par une belle piste en terre qui me mènera à Namsos en 50 km dont 40 km en pleine forêt. Aucun village, sur le chemin quelques hyttes, des résidences secondaires… et aucun relais téléphonique.

C’est parti pour une nouvelle expérience, vivre sans réseau 4G. Ce qui était la norme avant l’an 2000 est devenu une anormalité. Je m’aperçois que je n’ai jamais été déconnecté depuis plus de 20 ans.

Accro au fil d’actualité et autres applications, je n’ai pas réussi à me défaire de se fil à la patte durant ce voyage, drogué à l’immédiateté.

Le premier soir comme une réflexe, je m’en assure. Aucun service, le rond barré s’affiche comme un beau cadeau d’anniversaire.

Seul avec moi-même, seul face à moi-même j’organise ma petite fête en solitaire, toast de saumon, mignonette de Cognac et… Ballerina.

Je poursuis ma soirée avec Alexandre Poussin et Sylvain Tesson qui, cette fois-ci, traversent à pied l’Himalaya. C’est très reposant de lire les autres marcher.

Je laisse ouverte une porte de la tente. Je ne suis pas devenu claustrophobe, mais j’aime avoir une vue extérieure. Un dispositif me permet de laisser la porte ouverte, même quand la pluie tombe, c’est agréable cette sensation d’être à l’abri, au sec et au chaud dans son duvet.

Mon esprit divague entre les pages. La lecture, comme la marche, aide à la rêverie.

La pluie alterne avec de timides rayons, parfois les 2 se livrent une lutte acharnée, un temps gagnée par le soleil qui brille en ce matin du 2 ème jour. Encore 30 km au programme aujourd’hui. Je veux profiter un maximum de cette journée de beau temps avant le retour de la pluie ce soir.

Du pur bonheur cette piste au milieu des sapins. Des lacs succèdent aux lacs. Je suis seul au monde sur cette piste… payante. Le chemin est privé et le propriétaire ne se prive pas d’arrondir ses fins de mois. Souriez, vous êtes filmé… et facturé. Pour moi, tout va bien, je suis piéton.

Au détour d’un virage je surprends un élan, pétrifié. Il décampe en une fraction de seconde. Il a eu plus peur que moi.

Le ciel se couvre, je dégote un lieu de bivouac bien abrité du vent qui forcit encore, 45 à 55 km/h en rafale. Les grands arbres plient. Je suis en sécurité derrière un épais bosquet de bouleaux. Je ne risque rien. Ma toile bouge à peine. Excellent choix !

Quelques gouttes toquent à la tente, les 3 coups d’une nuit très arrosée.

2 ème soirée sans réseau, ma vie se recentre sur mes besoins primaires. Lire, manger, me reposer.

Je me sens allégé, l’esprit libéré des vaines querelles et autres petites phrases assassines de la vie politique et autres conflits sur lesquels nous n’avons malheureusement peu de leviers.

Je repense à cet article d’un réseau social professionnel. Une coach en méditation de pleine conscience racontant sa première journée de silence, comme un évènement dingue, qu’elle se propose de vendre. Les commentaires l’applaudissent. « C’est trop de chance de se donner une journée à soi, en silence ». Intérieurement je souris… je fais de belles économies avec mes de 300 jours de silence, sur les 450 du voyage.

Namsos est en vue, je croise une antenne-relais 4G, mais je retarde le moment où je vais retrouver le monde, c’est tellement agréable de vivre hors réseau.

Une commutation et me voilà submergé par un flot amical de messages pour mon anniversaire.

Du « temps de cerveau disponible »

Nordsundbrua, le 7 juin 2024

Bateau au port dans un fjord de Norvège au petit matin

5 h 00, le ciel est dégagé, le soleil est déjà très haut. Je quitte Namsos avec 3 jours de victuailles, les magasins s’espacent à mesure que je gagne le nord. Je prends bientôt un peu de hauteur sur un magnifique sentier en forêt.

Au fond, qu’est-ce que je préfère dans ce voyage ?

Je pourrais répondre la marche… mais déjà derrière se bousculeraient, les bivouacs, la lecture sous la tente, l’écriture, les pauses face aux fjords les rencontres. Il y a du monde… et me demander de choisir serait un peu comme si je devais sacrifier mon père ou ma mère, un frère au profit de l’autre.

Me revient en mémoire, une phrase de Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, la 1ère chaîne de télévision Française, interrogé sur sa mission. « Vendre aux publicitaires du temps de cerveau disponible » avait-t-il dit.

Et bien dans ce voyage, c’est exactement ça !

Ce que je préfère, c’est le temps de cerveau disponible que m’offre ce magnifique cheminement le long de l’océan Atlantique.

Temps ouvert par la marche, temps amplifié par les rencontres, les paysages, les tracas et les joies.

Offrir à chaque action, le temps qui lui est nécessaire.

Le cerveau, vagabond indomptable, a besoin de cet espace pour respirer, se mettre à l’aise.

Je comprends maintenant ma volonté d’entreprendre un voyage long, car il faut du temps pour que le cerveau « remonte dans les tours », comme une voiture encalaminée par trop de conduite en ville et qui retrouve du souffle après un bon voyage sur autoroute.

Ce chemin est mon autoroute, mon cerveau respire à plein lobe.

Mais vous savez que dès le début de la marche on ressent des bienfaits, alors ce week-end, on marche ensemble… à distance ?

Offrir du temps disponible à son cerveau…

Le cycliste et le marcheur, le gentleman et le vagabond…

Holm, le 10 juin 2024

2 cyclystes en chemin vers le cap Nord en Norvège

Il arrive au loin, le cycliste, le « Lord Brett Sinclair du bitume » (1). Fier, il ne s’attarde pas sur le marcheur vagabond, digne héritier de Charlot, même claudiquement, la canne en moins.

Pas un mot, un regard parfois, le Dany Wilde chemineau fait-il peur ? Ou bien le gentleman cycliste est-il trop pressé d’arriver ? Le cycliste serait-il un… arriviste ?

Le marcheur nous renvoie, peut-être inconsciemment, au Sans Domicile Fixe, malheureusement trop souvent perçu comme un gars à embrouille, aviné et puant, quand le gentleman cycliste paraît, altier, sûr de lui. Il y a quelque chose du Chevalier et du manant, de Godefroy de Montmirail et de Jacquouille la Fripouille (2).

« On ne prête qu’aux riches » et force est de constater que le cycliste amasse des attentions, des sympathies.

Cette présentation rapide et simpliste, j’en conviens, m’amène à me poser la question de la confiance à priori. Qu’est-ce qui fait que spontanément j’accorde ma confiance ?

Assurément il y a la posture d’ouverture de la personne, son regard, sa volonté d’aller vers l’autre… tous points sur lequel je suis éminemment perfectible.

Mais il y a autre chose… le marcheur vagabond n’a rien d’autre que son sac, sa vie est sur son dos. Il va comme un pauvre hère. Peut-on faire confiance à quelqu’un qui ne possède rien ?

Le cycliste canalise un capital sympathie, grâce à son « objet transactionnel », dont le marcheur est dépourvu.

Un vélo, suscite la curiosité, c’est la même chose avec un animal. Je me souviens de l’aimant que représentait Jeep notre âne, lors de notre traversée de la France. L’abord est aisé, introduit par l’animal ou le cycle.

Vous voyez que je coupe volontairement les ronds-points du sérieux scientifique, je raccourcis, je généralise. Je dois concéder que je passe de très bons moments avec les cyclistes… quand je les capte à l’arrêt. J’ai fait de très belles rencontres sur le bord de ma route.

Ne serais-je pas tout simplement un peu jaloux de leur apparente facilité de déplacement ? Envieux du confort qu’ils peuvent transporter ? Admiratif de leur célérité… à 15 km/h ?

En fin de compte, Danny Wilde et Brett Sinclair se taquinent dans tous les épisodes, mais ils s’entendent « comme larrons en foire ».

Bon, c’est pas tout, mais il faut que je retourne à ma vie… à 4 km/h.

  1. Amicalement vôtre (The persuaders), série télévisée mettant en scène les Aventures d’un Lord Anglais et d’un personnage sorti des bas-fonds de New-York.
  2. Les Visiteurs, comédie mettant en scène 2 personnages médiévaux, perdus dans les couloirs du temps.

Que serait le soleil sans la pluie ?

Vik, le 13 juin 2024

Côte Norvégienne par mauvais temps mais une eau couleu des mers du sud

3 ème nuit de pluie, 3 ème journée de marche sous la pluie 3 ème pliage de la tente sous la pluie. Ce qui pourrait paraître un enfer, se révèle être un vrai bonheur. L’adversité est un sel de vie à consommer, certes avec modération, mais avec délice.

Ces derniers jours ma vie était trop facile terne et monotone et voilà que cette pluie vient ramener de la fraîcheur, à tous les sens du terme.

Quittant le ferry, la pluie me cingle le visage, j’avance avec le sourire subjugué par ces formes qui surgissent de la brume.

Au détour d’un virage, je suis ému par la beauté de cette côte malmenée et ses eaux couleurs « mer du sud ».

Que serait le soleil sans la pluie, que serait la pluie sans le soleil, les éléments, les événements se conjuguent pour rompre notre monotonie.

Ce chemin me comble d’aléas à la hauteur de ce que je suis capable de supporter… ou bien ai-je trouvé le moyen de me satisfaire de ce qui m’est donné ? Il me semble que trop souvent nous nous rendons malheureux à trop courir vers le parfait, l’inatteignable reprochant à d’autres ce que l’on n’ose se reprocher à soi, refusant d’accueillir simplement ce que la vie, ou les personnes sont en mesure de nous offrir.

Ce matin, je marche à un rythme de dératé sans réellement savoir si c’est l’extase provoquée par cette beauté qui me propulse ou la perspective de pouvoir tout faire sécher et prendre une bonne douche chaude.

Après les ténèbres, la lumière. Même sous la pluie le bonheur est possible.

Se satisfaire de ce que l’on a n’est-ce pas la voie la plus sûre d’accéder au bonheur ?

Le sens se perd dans le brouillard

Stokkvågen, le 20 juin 2024

Route dans le brouillard en Norvège

Le rideau est tombé sur le chemin, un épais brouillard me vole la vue de la haute mer. La pluie devrait suivre. Il est 5 h, pas une minute à perdre pour espérer plier « au sec ».

Déjà la brume brumise ma tente, rien de grave !

La visibilité descend à 30 mètres, peut-être moins. Je passe devant mes voisins camping caristes sur la pointe des pieds, ils font la grasse matinée.

C’est parti ! J’avance seul dans le brouillard sur un ruban de macadam désert, je me désole du spectacle manqué, la vue imprenable sur le fjord en contrebas de cette route en balcon. Très vite une petite musique se fait entendre, celle du sens… Qu’est-ce que je fous là ?

C’est curieux, hier soir, face à l’océan au soleil couchant, une bière à la main, je ne me posais pas du tout la question. Mais ce matin… quel est le sens de marcher, sous la pluie, dans le brouillard, sur une route déserte ? A ce moment-là, je n’en vois vraiment aucun et ce talentueux soliste embarque derrière lui tout un orchestre. Les arguments déployés par ce fourbe sont repris bientôt par tous. Ils jouent chacun leur partition mais tout s’assemble dans un Jazz bien rythmé qui ferait s’arrêter net plus d’un marcheur chevronné. Je choisis de me recentrer sur la plus petite parcelle de bonheur accessible.

Là des petites fleurs, ici de magnifiques fougères…

Je dialogue avec mes collègues du jour, les moutons, abrités sous le tunnel.

Si je trouve du sens à un pas je pourrais en trouver au suivant. Mais ce matin rien n’y fait. Ne reste plus alors que le mental, que je convoque pour m’aider. S’enfermer et continuer. Tout ne fait pas toujours sens dans notre vie, il faut parfois avancer « en automatique » jusqu’au prochain déclic.

La rêverie me vient en aide, c’est une alliée fidèle. Elle me distrait, me fait décoller. Le corps marche l’esprit se marre en revisitant de bons moments, et se projette dans le prochain petit bonheur immédiat. J’en oublie même où je suis. La pluie joue maintenant du tam tam sur ma veste, je suis au sec, tout va bien. Je me projette dans mon activité au prochain village… déjeuner au chaud et au sec. La supérette, seul commerce à 30 km à la ronde, aurait développé une activité de restauration rapide. On y croit !

Comme le dit mon ami Rémi… « Tant qu’il y a un bar y’a de la vie et tant qu’il y a de la vie, y’a de l’espoir »

Blague à part, ce passage à vide est rapide et fugace, mais il me donne des clés, pour ceux qui ne manqueront pas de revenir dans ma vie.

Jalonner le chemin de petits bonheurs, accessibles qui donnent de l’énergie pour réussir. Avancer, quoiqu’il arrive !

L’important c’est l’instant

Ørnes, le 24 juin 2024

Route détrempée en Norvège par un jour de mauvais temps

Peu avant l’embarcadère de Vassdalsvika, un couple de cycliste me double et m’encourage chaleureusement. Il pleut averse depuis le matin et j’ai l’impression qu’ils sont beaucoup plus trempés que moi. Effectivement, je confirme. Je les retrouve attablés dans la petite salle d’attente du ferry.

En quelques minutes ils ont parsemé la pièce de toutes leurs affaires, pour tenter en vain de les faire sécher. On a l’impression que leurs sacoches ont explosé, projetant tout le contenu jusque sur les murs. Ils me font une petite place et nous faisons connaissance. Ils s’inquiètent de savoir si j’ai mangé, me préparent une tartine et m’assaillent de questions. D’où je viens, si je marche longtemps… et très vite vient la question du pourquoi… suivi de mon éternelle réponse. « Quand il y a 20 pourquoi, il n’y a pas vraiment de pourquoi ». Ma réponse nous synchronise, c’est leur conversation du moment.

Ce petit couple est vraiment trop mignon, un petit côté lunaire, comme si tout glissait sur eux, sans prise. Le sourire reste bien vissé sur leur visage malgré le froid et la pluie. Leur allure de chien mouillé leur donne un petit côté « ravi de la crèche », mais ils ont les pieds bien sur terre. Pieds nus tous les 2, longs et fins comme leurs mains fines et infinies. Même allure filiforme tous les 2. La jeune fille n’en a pas ou très peu de telle sorte que l’on pourrait presque avoir du mal à dire qui est le garçon et qui est la fille. La boucle d’oreille du garçon et ses ongles des pieds vernis, renforcent cette impression. Un joli petit couple androgyne.

Elle a un petit air de marin Breton avec son bonnet bien enfoncé quand le bandeau et la queue de cheval remontée en palmier donne au garçon un côté féminin prononcé. Il est Allemand, elle est Norvégienne. Elle est chez elle, ce qui renforce un peu ce côté « lead inversé »… quoique. Comme pour tous les jeunes couples rencontrés, tout est discuté, rediscuté, re rediscuté… jusqu’à ce que les 2 « se sentent confortable » avec la décision. Tout se discute, l’heure du départ, ce que l’on mange, quand on mange, par où on passe… Au moins ça les occupe, vu le nombre incalculable de mini décisions « à faire ». Et oui ce couple international se retrouve sur l’anglais, qu’ils parlent parfaitement… donc « they make decisions ».

Ils sont très intéressés par les plus petits détails pratiques de mon voyage et nous poursuivons nos discussions sur le ferry.

Ils sont de nouveau pieds nus dans le bateau, lui s’endort entre ses longs bras qui l’enserrent affectueusement telles des lianes infinies. Ils ne forment qu’un seul corps, un seul amas humide. Il ouvre parfois un œil pour ajouter quelque chose, poser une question…

Comme c’est souvent le cas lors de ces rencontres fugaces, nous abordons très rapidement des sujets très personnels. La magie de l’instant.

Mais bientôt le ferry accoste, chacun reprend son chemin… eux dans un shelter, un abri humide ouvert aux 4 vents… et moi dans une chambre douillette. Je dois lever le pied… et ce soir c’est fête. Je viens de passer le 10 000 ème km, le 400 ème jour de marche.

Ils s’éloignent, je ne connais pas leur prénom eux ne savent pas le mien. L’important n’est pas là, l’important c’est l’instant !

Hydratation, alimentation et récupération

Nygård, le 26 juin 2024

Petit chalet rouge dans un camping en Norvège

Ce gros coup de fatigue m’est tombé dessus sans crier gare il y a 2 jours, juste après un pique-nique idyllique au bord de l’océan sous un magnifique ciel bleu. Tout allait bien, j’écrivais un texte sur le jardin d’Eden Norvégien, bercé par le roulis des rouleaux.

Comment expliquer ce subit retournement quelques kilomètres plus loin. Le temps qui vire au mauvais, assurément, mais pas que.

Plutôt que d’enchaîner 3 bivouacs sous la pluie, je lève le pied en réservant 2 nuits au chaud et au sec.

Je me « blinde » de confort. Premier soir, coucher à 20 heures lever à 9 heures… suivi d’une grosse sieste et d’un coucher à 19 h 00 et réveil sans réveil à 6 h 30. C’est bon signe !

Je suis cuit physiquement, je vais récupérer, mais je dois aussi prendre soin de ma tête. Mon cerveau réclame, lui aussi, son lot d’attention. Je ne me suis pas assis à une table pour déjeuner un vrai repas depuis 10 jours… et ça, mon cerveau ça ne lui plaît pas trop. J’ai eu beau l’amadouer avec de la junk food, des trucs bien gras bien sucré et autres bières locales, il n’est pas dupe. Il a besoin de se poser lui aussi.

Lever le pied, écouter le corps et l’esprit !

J’ai négligé les fondamentaux depuis Trondheim et l’augmentation du kilométrage journalier a fait quelques dégâts. J’ai oublié que la marche longue distance, s’apparente à un sport de haut niveau. Je dois retrouver mes « réflexes archaïques » de coureur de fond de longue et très longue distance… l’hydratation, l’alimentation, la récupération.

Le Cap Nord est encore à plus de 1 000 km. Je me suis cru arrivé, tant j’avais surinvesti l’arrivée à Bodø, porte des îles Lofoten.

Ce qui est positif dans ce voyage, c’est que je suis mis au pied du mur par mon corps, la sentinelle qui la première sonne l’alarme. Je ressens physiquement, de la « saine fatigue », je lève le pied et tout rentre dans l’ordre.

Dans la vie de tous les jours, dans un univers aseptisé ou l’effort est plus intellectuel que physique, je suis souvent allé trop loin. Pourtant là aussi notre sentinelle du corps nous alerte, certains ressentent des Troubles Musculo- Squelettiques, un vrai signal d’alarme à ne pas prendre à la légère. Le corps ne prévient jamais deux fois innocemment.

Allez, c’est reparti… Hydratation, alimentation, récupération !

Bivouac

Bodø, le 29 juin 2024

Bord de Fjord au petit matin en Norvège

Ce matin au réveil, la mer est haute et je ne peux détourner mon regard du panorama qui s’offre à moi.

Le soir, quand je bivouaque, j’ai le sentiment qu’une parcelle de paradis m’appartient… l’espace de quelques heures.

« Une nuit dehors est une nuit gagnée » écrit Sylvain Tesson, j’ai malheureusement mis trop longtemps à le comprendre.

Bivouaquer, monter la garde, temps donné pour veiller l’infini.

Remontent en mémoire mes bivouacs les plus improbables…

La nuit sur le toit du bunker de 1941, le bivouac façon Spiderman solidement retenu la falaise par de gros blocs, une nuit porte ouverte sur ce replat à flanc de montagne trop étroit. Porte ouverte, c’est ainsi que je dors le mieux, au plus près de nos racines.

Bivouac à la belle étoile en Norvège, sur mon ponton de bois flotté. Moment unique sous la voute céleste. Je suis bien à ma place, poussière d’étoile dans l’univers.

Bivouac, je deviens « membre du club ». Un temps dérangé par mon installation, les oiseaux reprennent leurs affaires jusqu’à venir inspecter mon nichoir, à quelques centimètres à peine.

Bivouac, tranche de vie, émotions, odeurs et sons.

Bivouac, cellule ressourçante de l’ermite itinérant.

Bivouac, poser sa vie, la vivre l’espace d’une nuit, puis partir comme si personne n’était venu.

Bivouac, protection minimale, vie maximale, animale.

Bivouaque ta vie !

Une mer démontée

Moskenes, le 2 juillet 2024

mauvais temps, mauvaise mer le bateau en approche des côtes du Lofoten en Norvège

Je m’apprête à monter dans le ferry pour les îles Lofoten, quand une jeune femme qui me suit avec sa valise à roulette s’arrête net. Je fais de même, persuadé qu’elle est Norvégienne et qu’elle connait les coutumes. Je ne sais jamais si on doit monter avant ou après les voitures… ça change à chaque ferry.

Mais en fait non, Lena, grande brune souriante est Allemande, prof d’Anglais pour élèves ayant des difficultés d’apprentissage et chercheuse en science de l’éducation. Elle voyage dès qu’elle en a l’opportunité. Pour tout dire, elle les « fabrique »… pour les multiplier.

Tout comme moi, la Norvège devient un de ses pays préféré. Ayant découvert Bodø et les Lofoten sous la neige, elle veut approfondir et visiter ces mêmes lieux en été. Je la reconnais bien là dans son désir de toujours plus comprendre, découvrir les pays et les personnes. Elle parle avec tout le monde, son amplificateur de chance. Elle s’intéresse à tout, mon voyage, tous les détails, Lena veut tout savoir.

La mer devient démontée, nous sortons, à l’air libre, sur le pont. Un passager est malade, elle va s’enquérir de son état, elle me voit « so so », elle négocie un chewing-gum contre le mal de mer auprès d’une compatriote avec qui elle a déjà fait connaissance… bien évidemment. Cette fille est un soleil, son sourire illumine une matinée bien terne.

Nous discutons techniques d’apprentissage, notre point commun professionnel. Lena me partage le sujet de ses recherches… tout en me couvant du coin de l’œil, de quoi lui permettre de dégainer un petit sachet, juste avant que je restitue mon petit déjeuner.

Étonnante Lena, qui me réconforte chaleureusement, sans même vraiment me connaître. Elle, est en forme et poursuit la discussion… de mon côté, j’avoue que je dis « oui, oui » sans être pleinement à notre conversation, accaparé que je suis à terminer le voyage sans rendre de nouveau. Je fixe la ligne d’horizon, sans trop bouger la tête.

Je débarque du ferry Bodø Moskenes encore complètement brassé par cette traversée éprouvante et je plonge, pour la première fois, dans la vie de camping en Norvège. Là, j’ai vraiment l’impression d’atterrir sur une autre planète, le camp de base de l’Everest, bienveillamment caricaturé dans « l’Ascension » (2017), pour ceux qui ont vu le film.

Une marée de petites tentes et tout autour des hommes et des femmes affairés, la mine grave. Barbe de 3 jours minimum pour les hommes, cheveux en bataille pour toutes et tous. Je ne sais pas si j’arrive après une grosse averse ou un coup de vent, en tout cas l’affaire semble sérieuse. Tous sont habillés en « tenues techniques » j’ai l’impression de me retrouver à une convention Décathlon.

Dans la cuisine, tout le monde s’active, il est presque midi, on ne « déconne » pas avec la bouffe en « expé ». Ils sont une quinzaine dans 20 mètres carrés, il y a tellement de buée et de fumée qu’on distingue à peine le bout de la pièce.

À la réception, Charles, un jeune Français à l’épaisse chevelure bouclée m’apostrophe à la vue du fanion sur mon sac. « Sérieux, tu as marché tout ça depuis 2022, depuis Gibraltar ? »

Charles en road trip à vélo, fait une pause avec ses parents pour une semaine. Il devrait me rattraper avant la fin des Lofoten.

La journée se termine formidablement bien, comme un banquet d’Astérix, autour d’une bonne bière avec Brigitte et Jacques un couple de Français. Nous refaisons le monde sur fond de résultats électoraux qui tombent les uns après les autres.

Bienvenue au Lofoten… en pleine saison touristique !

Je pense que je ne vais pas souffrir de solitude durant les 2 prochaines semaines…

Sommes-nous heureux à 130 km/h ?

Leknes, le 4 juillet 2024

L’autre jour je partageais ma soirée avec des motards très sympathiques qui parcourent la Norvège à coup de 300 à 500 km/jour.

Quelle senteur captent-ils sous leur casque intégral ? Quel chant d’oiseaux entendent-ils baignés dans le bourdonnant ronron ?

Que voient-ils de ce pays ? Sans doute pas grand-chose, en fin de compte ! Ils ne s’arrêtent que le soir à l’étape.

De quoi parlaient-ils ? De motos, de pneus qui s’usent, de vitesse de dépassement.

Paysages ? Rencontres ? Peu ! Pour ne pas dire pas, le visionnage de quelques images de la caméra GoPro fixée sur leur casque, pas vraiment plus. Ils aiment la vitesse, le frisson, le bruit. C’est leur respectable choix.

Jamais je ne vois un motard nez au vent sur le bord de la route, pas de cycliste non plus, préférant garder l’élan de la descente pour la prochaine bosse, trop fatigués arrivés en haut pour descendre de leur monture.

Me revient en mémoire ce cycliste se filmant en train de pédaler pour relater son voyage sur YouTube. Tout à coup apparaît une image plus que furtive et son commentaire tout aussi rapide « Oh ! Là, il y avait une belle cascade ».

Vitesse et précipitation, courrons-nous tous vers la mort à grandes enjambées ?

Et s’il y avait une autre voie ?  Vivre sa vie à hauteur d’Homme, à vitesse d’Homme, au pas de l’Homme.

Bienvenue dans la vie à 4 km/h.

Avancer dans l’incertitude… météo

Sortland, le 9 juillet 2024

Nous avançons tous dans nos vies sans savoir ce que sera demain et nous ne le vivons pas si mal que ça.

Alors pourquoi autant de passion autour de cet art divinatoire qu’est la météo, qui peuple nos discussions d’ascenseur et façonne notre relation avec la boulangère ou le boucher ?

Régulièrement je consulte des prévisions, qui sont réactualisées en permanence de telle sorte que les « gourous » ont raison au final.

J’ai arrêté de croire aux prévisions météo. Promis, l’horoscope j’arrête demain !

J’avance dans l’incertitude… météo, c’est ce qui me permet de ne pas être déçu et d’accueillir ce qui vient avec le même bonheur, n’exagérons pas, avec le même état d’esprit… avancer toujours !

Et pourtant je ne peux m’empêcher, du coin de l’œil, de regarder si le ciel sera clément ou pas mais je prends l’info comme une simple indication. Difficile de s’affranchir de cet oracle, il rend accro.

En fait, le plus important c’est de se tenir prêt. En forme, compétent pour faire face à ce qui nous attend et doté d’un équipement adapté au voyage à vivre. Le juste nécessaire pour répondre à l’essentiel de ce qui va advenir, en évitant le surpoids qui contrarie l’agilité. C’est la base !

Ensuite ce qui compte, c’est l’état d’esprit pour jouer avec les éléments… et se jouer d’eux.

Adapter son cheminement, sa vie, à ce qui nous arrive. Décaler un départ, anticiper une pause… modifier l’itinéraire, sans perdre de vue le point d’arrivée final et le sens de notre chemin.

Cramé après 38 km, je réduis l’étape. Je me pose sur mon matelas, avale rapidement mon dîner et sombre. Il n’est pas 20 h 00.

2 h 00 du matin la pluie annoncée est en retard, je suis frais et je prends la route. J’ai plié ma tente « au sec », du pur bonheur.

Je suis seul dans la nuit. Que c’est agréable, l’autoroute E10 est toute à moi… et le temps ne semble pas menaçant. J’ai de quoi bien avancer avant l’hypothétique pluie… qui me rattrape à 8 h 00, moins de 2 heures avant la fin de l’étape. Je me change dans les toilettes d’un supermarché et me voilà prêt et frais, pour une bonne journée de repos… improvisée. Il est 10 h 00, j’ai parcouru 33 km.

Pluie toute la journée et toute la nuit… que j’évite, je suis bien à l’abri. Je sombre pour une grosse sieste de 3 heures, suivie d’une nuit de 12 heures… et ce matin, le soleil qui ne devait repointer le bout de son nez que dans 10 jours… est bien là et sèche rapidement tout ce que la pluie à mouillé hier.

Clouons au pilori les oracles qui voudraient nous dissuader et avançons sereinement dans l’incertitude !

Le bonheur

Andenes, le 13 juillet 2024

Route déserte Lofoten Norvège

Grosse sieste, excellent repas, nuit dans un bon lit, petit déjeuner pantagruélique. Me voilà remis sur pieds et de nouveau en chemin, direction Andenes.

Ces derniers jours, une fois encore, j’ai oublié le sacrosaint algorithme : Hydratation, alimentation, récupération.

Seul sur cette petite route accrochée à la côte, j’avance, bercé par le doux clapotis des vagues.

Une brume ouate les premiers reliefs, des oiseaux chantent, jouent, se chamaillent et font des rondes au-dessus de ma tête. Au loin je perçois le tintement des cloches des brebis qui gambadent en liberté.

Par moment s’additionnent les gargouillis d’un ru qui part se perdre dans l’océan.

Je suis immergé dans un environnement « dolby surround stéréo », une expérience sensorielle digne des plus grands blockbusters.

L’air marin qui se mélange aux fragrances de pâtures fraîchement coupées parachèvent ce tableau idyllique.

Mon pas est léger, si léger… suis-je au paradis ? Toc toc toc, y a quelqu’un ?

Non je suis bien toujours un terrien, mais ce matin je flotte littéralement, poussé par un vent du sud qui m’emporte dans le grand nord…

Le bonheur ?

La vie est-elle une course ?

Hopen, le 17 juillet 2024

Cyclistes en attente d'embarquement sur un ferry en Norvège

J’arrive à l’embarcadère d’Andenes, une jeune cycliste, cheveux vert fluo, grosse licorne en mousse accrochée à son guidon, déguste des Pop-corn en écoutant la radio.

Elle m’apostrophe… « Vous avez marché tout ça ?… mais moi je suis partie d’Allemagne avec mon vélo ». La discussion se poursuit, elle me reprend sur mon accent Anglais… « je suis à moitié Américaine, alors je sais ». Arrive un retraité Allemand sur un magnifique vélo Décathlon haut de gamme à… 1300 euros et la jeune femme de reprendre la comparaison… « Oui votre vélo est bien pour le prix… » et le monsieur de se lancer à son tour dans des comparaisons de qui a mieux que l’autre.

Je regarde, amusé un moment, puis je les quitte, désabusé

À bord du ferry je rencontre un jeune père de famille qui regrette ses années d’insouciance quand il était plus jeune. « Maintenant j’ai 44 ans, 1 femme et 2 enfants… tout est « timé », tout doit rentrer dans la journée, même en vacances ».

Lui aussi, me soutient que sa façon de vivre est finalement la meilleure « Comme ça je ne rate rien de la Norvège. C’est un peu « speed » mais ça rentre ».

Construire une argumentation pour justifier sa façon de penser, cela m’arrive aussi bien sûr… mais j’avoue que je débarque du ferry un peu sonné par ces rencontres.

La vie est-elle une course ?

Si oui, je veux bien terminer dernier, je ne suis pas pressé !

Nous avons tous la même destinée, la même destination, alors…

Épilogue… 3 jours et 80 km plus tard, à l’embarcadère de Botnhamn, je suis surpris de voir arriver mon Allemande à la célèbre Licorne.

« Vous ici ? Vous avancez très lentement ! » Dis-je.

« J’ai nagé et j’ai profité de mon voyage… ».

Dans la course de la vie, les apparences pourraient être trompeuses… Qui est le lièvre ? Qui est la tortue ?

Des rites et des rythmes pour avancer et persévérer

Brensholmen, le 18 juillet 2024 

sac à dos sur une plage le long d'un fjord de Norvège

Au cours de ce voyage j’ai refait mon sac, paqueter ma vie, plus de 500 fois.

Plus de 18 mois de voyage dont la particularité est « le nomadisme extrême ».

Depuis quelques semaines mon organisation « boitait » un peu, sans réellement savoir ce qui ne tournait pas rond. En fait, avec l’allongement des étapes, j’ai négligé les moments plus légers, au profit du repos et du sommeil.

Prendre le temps d’une pause-café/petits gâteaux, lire un livre papier, temps qui pourraient sembler inutiles, temps essentiels.

Ce soir, après une longue journée de marche tout se remet en place dans l’ordre, le plaisir revient.

  • Repérage d’un bivouac magnifique au bord de l’eau ;
  • Montage de la tente sur un sol plat ;
  • Mise en place du matelas surélevé par mon sac à dos, façon « chaise longue » pour me détendre le dos…au plus tôt ;
  • Changement de vêtements, j’enfile la tenue du soir ;
  • Réalisation de la vidéo du jour ;
  • Goûter, café/petits gâteaux ;
  • Revue de presse sur un fil d’actualité ;
  • Message aux proches ;
  • Préparation de l’étape du lendemain
  • Lecture d’un livre papier ;
  • Préparation du repas, puis dégustation ;
  • Café/petits gâteaux ;
  • Lecture d’un livre papier ;
  • Brossage des dents ;
  • Coucher, idéalement avant 23 h… pour une nuit réparatrice.

Cette vie semble millimétrée, « chiante » mais en fait sa structure me permet de me raccrocher à une forme d’humanité qui m’est nécessaire pour tenir seul sur le long terme. Une forme de vie monastique par certains égards. Saint Benoît, Saint Dominique et autres fondateurs d’ordres monastiques ont bien compris cette nécessité humaine d’un cadre qui libère l’esprit par la répétition consciente de ces enchaînements.

Cette stabilité des rites quotidiens me permet d’accueillir l’instabilité, d’avancer, persévérer.

Je comprends maintenant le malaise que représente les journées de repos, les vacances, dans cet ordre établi.

Ce matin je rencontre Martin, un Cycliste Autrichien en voyage pour 3 semaines, il ne comprend pas ma vie rythmée, me prend pour un rabat-joie. Lui vit « freestyle » sans rien prévoir, comme ça vient.

J’ai commencé un peu comme lui. Le besoin de rites et de rythme s’est fait sentir au cours du premier mois, puis il s’est mis en place naturellement, évoluant ensuite au gré des pays et des saisons.

Gardons les rites et le rythme… pour avancer et persévérer

Liberté, liberté chérie

Skårelva, le 19 juillet 2024

coucher de soleil sur un fjord en Norvège

Ce matin comme souvent je plie mon campement sans trop savoir où je vais dormir ce soir et je dois avouer que j’adore cette liberté ultime.

Au moins 2 options sont possibles aujourd’hui… à une vingtaine ou à une trentaine de kilomètres. Entre les 2, la route rentre à l’intérieur des terres, c’est moins intéressant pour le bivouac. La veille, je jette toujours un coup d’œil sur la carte pour chercher des endroits qui pourraient me plaire… des surplombs de fjords, des bords d’océan déserts.

Je me découvre une passion pour la marche au petit matin sur route déserte, le sentiment que le monde m’appartient. Je déambule dans mon jardin, je flotte littéralement au-dessus du bitume.

Dans la fraîcheur physique du matin, rien ne pose problème, tout n’est que solution qui s’échafaude dans un cerveau bien reposé et affûté par les premiers pas.

Un beau rocher est prétexte pour une pause-café. Une dalle à l’ombre fera un coin repas merveilleux.

Je marche et je rêve, je rêve et je marche, insensible aux voitures, peu nombreuses qui me doublent ou me croisent… je suis ailleurs.

La journée avance ainsi à un train de limaçon contemplatif des beautés qui m’entourent.

La reprise après la pause déjeuner est toujours un peu plus difficile. Remettre en marche la machine bien rouillée par l’accumulation de kilomètres de fatigue nécessite un peu d’attention.

Puis sans vraiment le calculer, vient le temps de faire le plein d’eau.

Sitôt alourdi par cette source de vie, une quiétude infinie m’envahit. Nourriture plus eau donne le signal pour la recherche du lieu de bivouac.

Je me donne souvent un créneau de 4 ou 5 km pour le trouver, zéro pression, quelques allers retours sont parfois nécessaires, mais maintenant, à l’œil, de loin, je me rends compte si c’est « plantable » ou non.

Aujourd’hui ce sera finalement le long de l’océan en surplomb d’une plage sur laquelle des tentes poussent comme des champignons. Loin de tous, vue à couper le souffle, encore une « bonne pioche ».

Le montage du campement peut commencer, c’est l’heure de la 2 ème journée… celle qui parfois vient rehausser la première quand la marche a été décevante.

Je ne vous parle pas de la 3 ème journée, que certains appellent la nuit. Il est parfois difficile de mettre un masque sur ses yeux et se cacher d’un tel paysage, firmament rougeoyant.

Ainsi va le cheminement, un pas après l’autre en direction du Cap Nord.

Liberté, liberté chérie…

Jouer avec les éléments pour se jouer des éléments

Lyngseidet, le 23 juillet 2024

Alpes de Lyngen en Norvège. Montagnes imposantes se jetant dans un fjord

Après 3 nuits de repos à Tromsø, la reprise est difficile, laborieuse. Je suis arrivé cramé, je repars lessivé, comme si ce long arrêt avait fait plus de mal que de bien. Ces jours de repos sont traîtres, un peu comme les premiers jours de vacances quand le relâchement rime avec excès. Les bienfaits de la vie rythmée s’évaporent dans les vapeurs d’élixirs peu recommandables et d’autres désordres. Coucher tard, excès en tous genres…

Ma pause est trop courte pour qu’un nouveau rythme se mette en place. J’ai eu beau multiplier les visites pour marcher un peu, entretenir une semblant de cadre. Ça a marché pour la tête… mais pas pour le corps.

Je réduis l’étape au strict minimum. Je me contente de sortir de la banlieue de Tromsø en espérant que tout se recadre après un bon bivouac. Et c’est le cas !

J’arrive à Svensby, terme de l’étape prévue, il est 13 h 00 le soleil brille même si des cumulus commencent à se transformer. Je ne crois pas aux orages annoncés par les prévisionnistes mais je sens bien que la pluie est pour bientôt.

Je suis en forme. Le soleil irradie les Alpes de Lyngen. Le panorama m’emporte et je décide de doubler la journée pour m’offrir un jour de repos au sec, si le temps se dégrade.

Après-midi idyllique, temps suspendu… vous savez quand vous vous dites que vous faites du rab. Vous avancez tranquillement, sans pression.

Je boucle sans peine ce qui sera la plus grosse étape du voyage 45 km !

Ce que je retiens de cette séquence, c’est qu’il est vain de forcer quand des éléments sont contraires, un manque de forme, des conditions dégradées.

« Laisser passer l’orage » et reprendre dans de bonnes conditions c’est ce que m’apprend ce voyage, moi qui ai souvent « bourriné » dans un « même pas mal » qui laisse des traces indélébiles dans le corps et l’esprit.

Épilogue : Bien au chaud et au sec, je contemple les éléments qui se déchaînent à l’extérieur, content de cette gestion tactique, anticipée, du cheminement.

Le temps des dernières fois

Straumfjorgnes, le 25 juillet 2024

Ferry dans la région des Alpes de Lyngen en Norvège

Ce matin au réveil un pincement m’étreint… je rentre dans le dernier mois du voyage.

Même si l’arrivée est encore très loin, le temps des dernières fois commence.

Dernier ferry ce matin entre Lyngseidet et Olderdalen. J’ai adoré ces 30 mini croisières de quelques minutes, temps de pause, temps de rencontre avec les uns et les autres, ouverture à l’échange dans l’enfermement du navire.

Le temps des dernières fois me permet de me préparer, de faire le chemin d’intégration psychologique, la transition, du changement qui se profile… l’arrivée au Cap Nord.

Comme un acte manqué je rate le premier bateau visé. Cela me permet de prendre un bon petit-déjeuner à l’embarcadère. Petit pain à la cannelle et lait chocolaté un régal qui me réchauffe le cœur. Mais c’est surtout la rencontre avec un bus de Français qui me permettra de célébrer cette dernière avec joie. Je m’aperçois que je n’ai pas parlé à des Français depuis plus de 3 semaines.

C’est intéressant de partager ce voyage, de répondre à une avalanche de questions. Je ne l’avais pas mesuré jusqu’à présent, rechignant presque au témoignage.

Quelle dernière fois me réserve le chemin ?

La pluie ?  Elle m’accueille à la descente du bateau… et je vais en avoir encore beaucoup.

Le bitume ? Je le retrouve et pour de nombreux kilomètres encore.

Mon sac est plein de Kaviar et de Ballerina. Ouf, mon monde ne s’effiloche pas d’un coup. Il me reste quelques fondamentaux à déguster sans modération durant ce dernier mois.

Me voilà dans une longue remontée des Alpes de Lyngen. J’admire de la rive opposée les glaciers qui tentent de se jeter dans l’océan. C’est splendide !

Une fois encore je veux goûter ces kilomètres jusqu’au dernier… et avec délice.

La vie est un éternel recommencement, le chemin aussi

Sørstraumen, le 27 juillet 2024

Au fur et à mesure que les kilomètres qui me séparent du Cap Nord diminuent, mes douleurs physiques augmentent, comme si le corps se sentait autorisé, bien avant l’arrivée, à revendiquer, à maugréer.

Cela est déjà arrivé quelques jours avant l’arrivée à Paimpol en 2022, comme si le corps avait quelque chose à me dire.

Quelque chose qui parlerait de manque de respect, de manque d’écoute, d’un égoïsme qui pousse à bout, pour arriver au but.

Je me reconnais malheureusement trop bien dans ce portrait peu flatteur.

Il est vrai que j’ai un peu forcé ces derniers temps. 45, 39, 38, 37, 33 ce n’est pas le tirage du loto mais le kilométrage de mes dernières étapes.

Tout lâche… douleur au gros orteil, cuisses, tendon d’Achille, genoux, épaule.

Curieusement, la tête s’en fiche, trop obnubilée par la ligne d’arrivée « Quoiqu’il en coûte… » comme dirait l’autre.

Qu’est-ce que cela m’apprend ? Que l’on est voué à reproduire les même erreurs… ce ne serait pas très encourageant. Je préfère me dire que l’expérience, la compétence permet de reconnaître quand lever le pied, avant qu’il ne soit trop tard.

Que l’arrivée c’est derrière la ligne et que le chemin, c’est comme la vie, cela se joue dans la durée. Pas de place pour les têtes brûlées, les « même pas mal »… ça ne tient pas à l’échelle d’une vie.

Un pas après l’autre, à son rythme en gardant toujours les fondamentaux en algorithme immuable. Ici sur le chemin : Hydratation, alimentation, récupération.

Je l’ai trop souvent oublié. Se mettre « dans le rouge » est plus insidieux psychologiquement… plus difficile à guérir aussi.

Promis je lève le pied ! Abaisser la pression que je me mets tout seul, pour arriver à destination.

Un pas après l’autre en direction du Cap Nord… avec modération.

Réveil difficile, fatigue ou flemme ?

Alta, le 31 juillet 2024

Depuis quelques jours il m’est de plus en plus difficile de me tirer du duvet, de me réveiller, de me mettre en mouvement et même d’écrire car j’ai le sentiment d’avoir déjà écrit pareil article. C’est sans doute normal car dans ce voyage j’ai vécu 3 boucles, 3 années,

3 excitations de la préparation, 3 enchantements des premiers pas, 3 éblouissements des premiers bivouacs et 3 ras le bol d’une routine qui s’installe dans toute activité humaine.

Est-ce que l’artiste, le violoniste, le sculpteur, le peintre, passe sa vie dans l’extase de son art ?

Je ne suis qu’un vagabond qui porte sa vie sur son dos et va « faire voir du pays à sa médiocrité » comme dirait Sylvain Tesson. Est-ce que l’enchaînement des projets, des activités ne sont là que pour tromper notre ennui, notre incapacité à ne rien faire. Tout simplement se poster quelque part, dans une pièce, sur un banc, sur le bord d’un chemin et ne rien faire du tout.

« Tout le malheur des Hommes vient de ne pas savoir, demeurer en repos dans une chambre » disait Blaise Pascal.

D’où nous vient cette obligation du mouvement qui nous empêche d’aller à la rencontre de nous-même ? Quelle peur avons-nous ? De ne trouver personne au fond ?

Je me surprends à n’avoir pas réussi ce voyage-là, durant ces 20 mois en chemin.

J’ai bien réussi à ne « rien faire », laisser mon esprit vagabonder en liberté, pendant 12 000 km… mais en mouvement.

Durant ce voyage, j’ai chassé l’ennui aussi violemment que les moustiques.

Il me reste un mois, une vie, pour entrer dans ce voyage-là.

Alta Olderfjord… into the wild

Bivouac sans nom, le 1er août 2024

Passage à gué dans la tundra Norvégienne, Région du Finnmark

Je quitte la route côtière à Alta. Je pars pour 6 jours seul, en totale autonomie. Aucun village avant 150 km. Je coupe le réseau 4G. Pourquoi c’est si difficile de couper le cordon ? Hier soir après avoir fait le plein d’eau dans une rivière, je suis revenu en arrière pour capter, encore un soir, ce lien invisible qui me relie à ma famille et au monde.

La pluie s’est invitée toute la nuit. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas endormi au son du tam-tam sur la toile.

Je laisse passer la dernière averse ce matin, confortablement installé dans mon duvet. Je déguste mon petit déjeuner, une fois de plus c’est du Kaviar sur de belles tranches de pain.

Il faut dire que je suis un peu pressé de m’alléger des 750 gr de pain. Hier, j’ai fait le plein pour 12 repas. Je me suis alourdi de plus de 3 kg. Ça se sent.

Me voilà définitivement seul, coupé du monde dans un silence que seuls viennent rompre mes puissants acouphènes. Ils se mêlent au vent. Je ne connais malheureusement plus le vrai silence depuis 10 ans.

Seul sur ce plateau embrumé, un sentiment de liberté, de plénitude devrait m’envahir et pourtant dans cette brise légère c’est l’étouffement d’un stress qui m’étreint. Étonnant ! La crainte de passer 6 jours vraiment seul ? La peur d’être à la merci de… ben de rien en fait. Il n’y a aucun danger objectif juste une construction de mon esprit, la même qui nous bride, nous fait prévoir ceinture et bretelles quand il suffit de mettre un pas devant l’autre.

En avant… marche !

Cairn

Bivouac sans nom, le 3 août 2024

Kern posé sur la tundra en Norvège, Région du Finnmark

J⁸’ai longtemps pris ces amas de pierres pour un attribut folklorique de nos montagnes. Bien plus qu’un tas de cailloux cet ancêtre de la carte ou de la trace GPX est une balise, une lanterne, pour les naufragés du chemin.

Perdu dans mes pensées je dévie, en un coup d’œil me voilà de nouveau sur le bon cap.

Puis la toundra se parsème de blocs et tout devient cairn. On se croirait aux alignements de Carnac… mais en beaucoup plus désordonné. Perdu dans cette immensité où chaque trace d’animal est chemin, je marche au cap, au plus près de la trace GPX, Perdant et retrouvant mon chemin 1000 fois.

Un premier passage marécageux… ouf, je passe à pied au sec. Ce n’est pas le cas du suivant puis du suivant puis du suivant puis… vous aurez compris que je passe ma journée pieds mouillés, pieds séchés puis pieds mouillés… mes chaussettes se trouent les unes après les autres… avec 2 paires j’en fait une. Ça sent la fin de voyage. Tout lâche.

Le ciel est bleu, le soleil brille, une légère brise a fait fuir tous les moustiques. Je devrais être aux anges… et pourtant je commence à trouver la plaisanterie assez longuette, d’autant qu’il me reste plus de 200 km à ce rythme.

Je tricote autour de la trace supposée. Un coup je suis trop à droite, un coup je suis trop à gauche. Des chemins « jeepables » qui se croisent et se mélangent, viennent perturber le cheminement.

Bon vous aurez compris que la beauté du paysage, peine à me faire apprécier ce qui restera comme un beau cheminement trop sportif pour mon état de fatigue du moment.

Lot de consolation… des baies polaires et des myrtilles à profusion, un vrai régal !

Un temps, j’envisage, comme hier, de réduire l’étape… mais cela ne ferait que m’enfermer dans cette toundra bourbière.

Ultreia !

Capitaine mon capitaine

Olderfjord, le 7 août 2024

Rennes le long d'un fjord de Norvège

Je commence à prendre goût à cette navigation au cap dans cette mer, cette toundra infinie. Les collines sont mes îles, les marécages mes hauts fonds que j’évite quand c’est possible. Les lacs sont des phares, repères lointains à viser.

Je marche aux instruments. Cette toundra rase est très agréable pour avancer au cap.

Au départ de l’étape j’aperçois les bois d’un renne à l’horizon. Il disparaît. Il est revenu veillé sur sa famille. C’est très émouvant à voir.

Je me suis déjà mouillé les pieds 5 fois ce matin quand j’aperçois un jeune Allemand qui marche 3 semaines jusqu’à Abisko. Il a l’air d’avoir souffert, son pantalon est mouillé jusqu’aux genoux, ses chaussures dégoulinent.

Il me demande si c’est encore humide après. Je lui réponds par l’affirmative et il blêmit.

Mais ce que je ne savais pas c’est de quelle galère il sortait… et dans quel pétrin j’allais me fourrer. 3 rivières à passer à gué et 5 km de marécages bien marécageux m’attendaient.

C’est parti pour un gué jusqu’aux genoux puis marécages puis gué, puis marécages, puis gué.

Un beau rocher, belle dalle bien chaude m’invite pour la pause déjeuner. Je rince mes chaussures pleines de terre qui commencent à sentir la marée.

L’après-midi est plus sec… pieds mouillés 3 fois seulement.

Encore un bivouac de rêve et c’est la descente vers mon port du soir.

Je peux enfin crier « mer mer »… Olderfjord m’attend pour une douche et une nuit de repos dans un lit.

J’attends un heureux événement

Bivouac sans nom, le 8 août 2024

2 tentes de bivouac au coucher du soleil dansla tundra Norvègienne. Région du Finnmark

J’accueille sur le chemin un nouveau membre, mon épouse. Nous allons terminer ce voyage ensemble.

Cette arrivée me comble de joie et me terrifie tout à la fois, comme si pesait sur mes épaules une responsabilité que je n’ai voulu prendre avec personne d’autre dans ce voyage improvisé, hors des « sentiers battus ». Certes nous avons déjà marché ensemble et même beaucoup, traversant la France avec un âne et 2 filles en bas âge, traversant l’Espagne avec 2 filles à peine plus grandes… et pourtant cette fois je ressens un fossé.

Physique… mon épouse vient de se faire mal au genou lors d’une marche préparatoire… et elle redécouvre le bivouac.

Émotionnel, nous nous sommes quittés il y a 4 mois, cheminant l’un et l’autre sur des chemins parallèles. Excitation et fraîcheur du premier jour versus nostalgie et fatigue des derniers jours.

Allez, c’est parti ! Les courses sont faites pour une grosse semaine, nous n’allons croiser aucun commerce d’ici le Cap Nord.

Je suis comblé de joie par ces retrouvailles et par la possibilité de pouvoir partager « en vrai », même partiellement cet inénarrable voyage, au sens littéral du terme. J’ai écrit beaucoup mais cela ne décrit que très partiellement ce que j’ai pu ressentir durant ce voyage et même si émotionnellement nous ne serons peut-être pas au diapason, je suis content de partager, accueillir.

6 jours et 130 km c’est à la fois court et long.

Heureusement, les zones humides sont beaucoup plus sèches que celles que j’ai traversé avant Olderfjord et le temps est toujours au beau fixe. Nous passons à pied sec, marécages couverts de Linaigrettes et gués. Une vrai confort ! Mais le cheminement se fait encore au cap, sans chemin, à travers la toundra ce qui est épuisant à la longue.

Belle journée de 27 km qui se termine par l’improbable rencontre avec Nassima une jeune Française qui marche le Norge på langs… la traversée de la Norvège du Cap Nord au phare de Lindesnes. Étonnante rencontre au milieu de nulle part juste au moment où mon épouse se disait frustrée de ne rencontrer personne. La magie du chemin…

A partir de demain nous ralentirons le rythme, un peu moins de 20 km de moyenne pour arriver en douceur à Knivskjellodden, « vrai Cap Nord » terme de ce voyage.

Bien évidemment je ne manquerai pas à la tradition de me faire photographier à côté du globe métallique qui orne le Cap Nord, le « touristique ». Fabriquer des souvenirs…

Le pire n’est jamais derrière nous

Knivskjellodden, le 11 août 2024

2 tentes de bivouas surplombent le fjord en Norvège. Région du Finnmark

Une petite rivière nous barre le chemin, cette fois, pas le choix, nous posons les sacs et enfilons nos sandales pour traverser le gué en sécurité. Il est plus de 18 h 00, nous nous serions bien passés de ce petit obstacle à la fin d’un étape harassante de 30 km, majoritairement marchée au cap dans la toundra.

Le « non chemin » monte encore après, il suit les courbes de niveau pour arriver sur un petit replat qui surplombe la mer. Au loin Honningsvåg, à nos pieds le tunnel qui mène sur l’île de Magerøya.

Ma femme est soufflée par le paysage. « Quand je vois un tel panorama, je comprends mieux tes photos de bivouac ».

La fatigue s’envole dans cet instant magique… mais elle est bien là tapie dans les recoins de nos muscles. Nous plantons nos tentes et nous nous couchons rapidement, soulagés, persuadés que le pire est derrière nous, que de vrais chemins nous attendent désormais.

Comme un rite de passage, je veux marcher les 7 km du tunnel sous-marin. Réveillé à 4 heures, je fais un peu de bruit histoire d’espérer un départ matinal, gage d’une marche sans trafic automobile dans ce long boyau qui nous conduira dans l’antichambre du Cap Nord.

Descente à 212 mètres sous l’océan puis remontée assez raide. En 1h 20, je suis de l’autre côté… et je retrouve mon épouse qui a eu le temps de se faire des amis… un cycliste italien… des Estoniens qui ont fait un peu de place dans leur voiture pour lui faire passer le tunnel.

Nous quittons le bitume et très vite le chemin qui serpente dans la pente disparaît. Une habitude en Norvège… nous sommes devenus des experts de la navigation au cap, mais à ce jeu-là, dans la pente raide, nous cramons nos dernières forces.

Penser que le pire était derrière nous a distraits, déconcentrés alors qu’il nous reste encore plus de 40 km de toundra montagneuse. Comme dans la vie, sur le chemin, chaque journée doit être prise avec la même vigilance qu’un renne aux aguets… le pire n’est jamais derrière nous.

Demain c’est le jour J…

L’important c’est le chemin et la destination

Honningsvåg, le 13 août 2014

Me voilà en chemin vers la destination finale du voyage, le Knivskjellodden, le point le plus septentrional de l’Europe continentale… un bout du monde, comme l’est la pointe de l’Europe à Gibraltar. Ces absolus m’attirent, ils font symboliquement sens.

Pour autant, aujourd’hui, je ne ressens rien de particulier. Le paysage est magnifique, comme un jour ordinaire. Je me dis que finalement, l’important c’est le chemin parcouru au cours de ces 12 000 km à pied le long de la côte Atlantique, pas la destination. 

Mais bientôt la falaise du Cap Nord paraît dans l’alignement du monument qui marque le Knivskjellodden et là, un bonheur infini m’envahit.

Je suis ému par la beauté de cette falaise majestueuse qui plonge à pic dans l’océan. Le roulis des rouleaux m’enveloppe et m’emporte, je ne suis plus là… je repose en paix.

Un ange passe, un renne blanc vient brouter paisiblement à quelques mètres de moi, il complète ce tableau. Instant d’éternité.

Je romps ce moment féerique par la traditionnelle photo. J’ai besoin de fabriquer un souvenir, un objet transitionnel, pour m’aider à faire le deuil de ce si beau voyage. Faire le deuil pour m’ouvrir à d’autres horizons, d’autres aventures, d’autres projets.

Nos souvenirs, les bons comme les moins bons, nous construisent et nous renforcent. Ils boostent notre détermination, repoussent les frontières de nos peurs. Nos souvenirs sont notre colonne vertébrale. Ils nous tiennent debout, font de nous des Hommes libres.

A cet instant, je suis content d’avoir vécu ce fabuleux voyage intérieur, heureux de le terminer aussi, encore stupéfait de la protection qui a entouré cette aventure. Comme par magie, le chemin m’a confronté aux aléas que j’étais en mesure d’absorber, le juste nécessaire. Il m’a sans doute façonné pour les encaisser. Prodigieusement étonnant et particulièrement enseignant pour la vie qui s’ouvre.

Au terme de cette longue balade le long de la côte Atlantique, je ne suis ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, « j’ai vieilli », comme dit Zazie à la fin de son épique week-end à Paris dans le roman de Raymond Queneau.

Les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle quittent la Cathédrale par la porte du transept sud en passant sous un chrisme, pierre présentant l’alpha et l’oméga mais de manière inversée, signifiant ainsi le début d’une vie nouvelle.

Le Globe monumental du Cap Nord produit cet effet sur moi. Je le quitte persuadé que la fin de cette formidable aventure marque le début d’un nouveau chemin de vie.

Marcheur posant au pied du globe terrestre, monument marquant le Cap Nord en Norvège

Remerciements :

Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont accompagné durant ces 3 années.